CONTRIBUTIONS ALGÉRIE : LE CHANGEMENT PAR LE « DÉGAGISME »

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Parmi les slogans les plus usités, depuis le début des marches, le 22 février 2019, le verbe « dégager » (1) semble faire le ciment national de la revendication sociale.

Général, nominatif ou personnalisé, les marches du vendredi et mêmes celles des autres jours, portent haut et fort ce leitmotiv, en la forme de caricatures, de panneaux écrits (en arabe, en amazigh et en français), par la voix (criée et chantée) ou par l’art (danse, théâtre, orchestre, peinture) ou par gestuelle (nettoyages des espaces publics, protection des personnes et des biens…), bref un écart-type, comme disent les statisticiens, qui consolide cette distribution populaire.

C’est un phénomène de « rejet collectif » d’une société agressée (2), renchérissent les socio-ethnologues, qui interagit, consciemment ou inconsciemment, après plusieurs années de bâillonnement, imposé par un pouvoir autiste (3), qui vit en dehors de la société, bien qu’il soit en son sein. Il a considéré, à tort, pouvoir « acheter » la paix sociale, à coup de milliards de DA de subventions, injectés dans le corps social, comme solution unique de verrouillage politique… tant que la manne pétrolière le permettait (4). Dès lors, le prix de l’énergie, sur le marché mondial, va dicter sa logique et deviendra la seule variable d’ajustement « boulitique » du pouvoir, oscillant au gré de la conjoncture internationale du baril de pétrole (le gaz étant indexé) et sa dépendance  (98 % des recettes d’exportation) va enfermer, notre pays, dans une quadrature du cercle insoluble.

Ainsi, le pacte implicite, conclu entre la société et le pouvoir, va être rompu, puisque ce dernier n’était plus en mesure de respecter les termes du contrat, à savoir le silence complice de la société contre la satisfaction de ses besoins élémentaires. Le divorce sociétal devient donc une obligation objective et le « dégagisme » l’expression de cette rupture contractuelle imposée. Plus profondément, la maturité de la société va exiger d’elle de ne plus signer un « chèque à blanc » politique au pouvoir, pour qu’il prenne en charge son avenir et va lui commander de prendre son destin en main, par elle-même.

Le Pr Aissa Kadri (5), écrivait pertinemment qu’« on est dans le moment historique du basculement du monde, de crises des Etats-nations, des identités, de tensions entre injonctions par le haut, sous influences de logiques néolibérales, supranationales et des exigences par le bas de populations qui cherchent à participer pleinement à la vie de la cité, à s’approprier les conditions de maîtrise de leurs vies, au plus près de leurs besoins et intérêts».

A partir du moment où le pouvoir et ses représentants, à tous les niveaux, se sont avérés incapables d’honorer leurs engagements, vis-à-vis de la société, il est clair que leur élimination devient une exigence sociétale. Ainsi est né, le «Dégagez tous » (Trouhou Gaâ), une forme de responsabilité collective dans l’échec de la construction d’un pays qui assure à sa population les conditions de son émancipation, de sa prospérité et de sa sécurité, pour un avenir meilleur, dans le concert des nations ! La question lancinante de la construction d’un projet de société sur la base des revendications populaires hebdomadaires, reste entière et appelle à la résolution d’un autre chantier, plus terre à terre, du remplacement du système antérieur, par un autre new-look, dans le cadre de la mondialisation des réseaux sociaux.

Comment donc construire, sur les ruines de l’ancien pouvoir, un nouvel édifice institutionnel répondant aux exigences des revendications massives de la rue ? Est-ce un conflit uniquement générationnel ? A. Kadri s’interroge : « Comment le mouvement pourra-t-il transcender ses penchants «nihiliste», la «tabula-rasa», pour se transformer en projet national… Le «dégagisme» n’est pas en effet un programme politique. La radicalité du mot d’ordre, pré politique, qui fait le lien entre les différentes catégories de manifestants, ainsi que l’absence de représentation, de coordination, en exprime à la fois sa force et sa faiblesse ».

Force est de constater, que depuis l’intronisation du Président A. Bouteflika, par l’institution militaire, en 1999, ce dernier n’a cessé d’intriquer pour ne pas être un « trois-quarts président ». Parmi, les instruments de contrôle du pouvoir, le Président a exigé de signer, personnellement, toutes les nominations, à tous les niveaux, depuis les plus importantes, ce qui est normal (Premiers ministres, ministres, ambassadeurs, walis, gouverneurs, officiers supérieurs, commissaires, pdg, dg, recteurs, magistrats…)  mais également celles inférieurs (6). Cette volonté narcissique de son pouvoir, sans partage et sans contrepouvoirs, en plus de l’aspect technique des retards engendrés, devait délivrer le message subliminal, qu’il était le seul et l’unique à disposer du pouvoir de nomination et donc du pouvoir réel.

En outre, les cadres nommés, devaient se persuader du fait, qu’ils ne devaient qu’à lui et à lui seul, leur promotion dans leur carrière et non pas à leurs capacités intrinsèques, ce qui avait pour finalité de consolider son pouvoir personnel et inaugurer un système d’allégeance et de cooptation, envers sa personne, sa fratrie et son clan (7). En terme quantitatif, c’est entre quatre à cinq millions de fonctionnaires et autres commis de l’Etat qui seront redevables de son pouvoir de nomination et devenaient, de jure, ses « obligés » en quelque sorte, voire ses sujets, à l’instar des traditions ancrées par le Makhzen, au royaume Alaouite ! Le « dégagisme » implique-t-il le départ de tous ces « nominés » ? Le mot « gaâ », scandé par le Hirak, introduit cette dimension revendicative, sans aucune limite hiérarchique, temporelle ou spatiale, mettant tout le monde dans « le même sac », ce qui me semble être une dérive très dangereuse. Ceci d’autant que, la « démocratisation de la corruption » mis en œuvre par le pouvoir (8), a contaminé tout le corps social, entre temps, du plus haut au plus bas, de la hiérarchie, l’exemple venant d’en haut.

Ce phénomène s’est imposé à la société comme un exercice « normal » du pouvoir, toutes catégories confondues, l’anormal devenant les attitudes d’honnêteté, de rectitude, de loyauté, d’abnégation, du don de soi, du travail tout simplement (9). D’autant qu’aucun dispositif transparent et légalisé n’est venu protéger les institutions de l’Etat (10) les plus sensibles et les fonctionnaires qui exercent les pouvoirs régaliens, comme la justice, les finances (impôts, domaines, douanes, Trésor, banques…), les services de sécurité (11), la territoriale, les marchés publics… automatiquement, ces derniers vont s’auto-protéger, en se « rémunérant eux-mêmes », sur les décisions prises et relevant de leurs prérogatives, avec des honoraires, proportionnels à l’illégalité de leurs « concours ».

Combien de millions de fonctionnaires doit-on « dégager, Gaâ », quelle institution, es-qualité, sera en charge de cette véritable purge et dans quelle Sibérie, allons-nous les parquer ? J’entends déjà, certain me dire, qu’il faut « dégager » les figures emblématiques de l’ancien système et leur réseaux de corrompus et de corrupteurs. Qui en dressera la liste, à quel niveau de la société devrait-elle s’arrêter et sur la base de quels textes et de procédures juridiques ? D’autres affirment qu’il faut « dégager » le système, lui-même et le remplacer par un autre… Lequel et émanant de quelle légitimité, ce « remplacement » devrait-il être construit ? Conscients de leur impasse théorique et surtout opérationnelle, les « intellectuels », se cachent derrière le concept de transition (indéfini et incertain) afin, disent-ils, de restructurer la société et de lui permettre de faire émerger l’Algérie nouvelle, de la « deuxième république », en quatre ou cinq ans ! Décrétons l’état d’exception, « après consultation », surenchérissent d’autres, « pour sauver les institutions, assurer leur bon fonctionnement et déconstruire l’ancien régime », par l’élection présidentielle, législative et communale. Enfin, les plus lucides, sentant arriver le danger d’une dérive possible, déclarent, «à la croisée des chemins, le mouvement populaire doit transcender le dégagisme radical…» (op.cit, A. Kadri). C’est donc le « dégagisme sélectif » qui semble faire recette, tant pis pour celui ou celle qui apparaitra, ou non, dans la « liste des maudits » à dresser, l’important est de satisfaire nos instincts grégaires de vengeance, enfouis durant plusieurs années de frustrations et de hogra, imposées, par le pouvoir et qu’il est absolument nécessaire d’expurger du conscient ou de l’inconscient collectif. Dressons donc l’échafaud… au nom du peuple (12).

Dr Mourad GOUMIRI, Professeur associé

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