Dans « Le Silence des dieux », Yahia Belaskri tisse une légende algérienne

Algérie : Toute l’actualité sur Le Monde.fr – Dès les premières lignes du Silence des dieux, sixième roman de l’écrivain algérien Yahia Belaskri, un narrateur avertit : « Je sais. Sur les traces des ancêtres, là où l’on célèbre les noces du soleil et de la pierre, à l’ombre de la montagne, naît le vertige. […] Ici est l’histoire des hommes qui m’ont fait naître. Ils ont abandonné toute mesure et ignoré l’élan du cœur, lui préférant les ténèbres du crime. » Voilà le lecteur prévenu : à mesure que progresseront les chapitres du livre – comme autant de scènes d’une pièce de théâtre –, la paix peu à peu le cédera à la tragédie.

L’histoire commence dans le petit « village de la Source des chèvres », une bourgade tranquille, à distance du tumulte de la grande ville. La vie y coule sereine, comme hors du temps. « Les pierres bruissent et roulent au moindre frémissement de l’air, le sable se déplace avec lenteur, grain par grain. » Les hommes cultivent leurs parcelles de terre, les femmes s’occupent du foyer et de l’éducation des enfants. On se croise, on se retrouve entre familles et voisins, sur la place du village, au café, à l’épicerie, à la mosquée, à l’école. Un délégué administratif gère les affaires municipales, un imam montre le droit chemin, un marabout soulage les maux des femmes et le fou du village énonce ses prophéties dans un langage que personne ne comprend.

Barbarie et réconciliation

Un beau jour, pour une raison inexpliquée, l’unique route menant au village est coupée par une escouade de militaires envoyés par le pouvoir central. Nul ne pouvant déroger à l’ordonnance seigneuriale de « Son Excellence le Maître, le chef des chefs », le village se retrouve plongé dans l’isolement total, sans le moindre accès au monde extérieur. Fort de l’autorité que lui confère sa stature d’important propriétaire terrien, Abbas le Faune désigne bientôt son voisin Abdelkrim comme responsable du malheur de la communauté. « Si l’armée ferme la route, ce doit être pour nous punir, affirme-t-il. Je me dis que l’un d’entre nous attire la malédiction sur le village. »

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Une période de soupçon et de haine s’ouvre alors. Rejoint par des partisans, Abbas n’aura de cesse de bannir l’innocent Abdelkrim, jusqu’à l’obliger, ainsi que toute sa famille, à l’exil. Mais le vent de la violence n’a pas fini de souffler sur le village et l’acmé est atteinte lorsque Baki, le principal soutien d’Abdelkrim, puis Ziani le Fou sont à leur tour livrés à la vindicte populaire. Le romancier réserve pourtant aux lecteurs l’issue d’une réconciliation après la barbarie.

A mesure que s’amenuise le pouvoir d’Abbas, celui des femmes grandit. Sous l’impulsion de Zohra, les figures de Badra, Setti et Aïcha vont progressivement s’affirmer comme les artisanes d’une rédemption générale. Mais si le roman évolue ainsi, en allégorie féministe de la liberté, il n’en sera pas moins passé par des paroxysmes de haine. Et bien que le romancier ait choisi de donner à son récit le ton général d’une légende, on devine aisément qu’il évoque ici les extrémismes qui ont endeuillé l’Algérie et qui touchent aujourd’hui d’autres pays ou territoires divisés par les préjugés religieux ou ethniques.

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Une langue précise et raffinée

Mais Yahia Belaskri, ancien journaliste devenu au cours de son exil en France poète et romancier, écrit avant tout un livre dont le style permet de transcender cette meurtrissure immense. Le Silence des dieux offre un magnifique bonheur de lecture. On est happé par l’élégante lenteur de sa phrase, charmé par ses poèmes (« Ne me faites pas grief / d’exhiber mes plaies / ma déroute est consumée / ma bouche brûle d’amertume ») et par sa langue, aussi précise que raffinée. On suit le destin de ses différents personnages en palpitant au rythme de leurs espoirs et de leurs tourments ; on est à leurs côtés, sous le soleil incandescent ou dans l’hostilité et la froideur nocturne. Et l’on veut croire enfin, avec ses héroïnes, à l’avènement d’une ère nouvelle.

« Je suis de nulle part et de tous les lieux où des femmes et des hommes s’évertuent à faire reculer la peur et enrayer le crime, de tous endroits où se réinvente la bonté humaine. C’est là ma demeure, mon unique demeure », conclut magnifiquement le narrateur, tel le récitant d’une épopée tragique finalement apaisée.

Le Silence des dieux, de Yahia Belaskri, éd. Zulma, 224 pages, 17,50 euros.

 

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