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En Libye, Erdogan et Poutine profitent du retrait des états-Unis et de la division des Européens

Géo-politologue de renom, Béatrice Giblin a bien voulu nous éclairer sur les ressorts de la crise libyenne à l’aune de géopolitique de la Méditerranée orientale et de ses représentations contradictoires.

– Le 2 janvier, Israël, Chypre et la Grèce inauguraient le gazoduc East Med. Une association qui, dix années en arrière, n’était pas envisageable. Le 8 janvier, la Turquie et la Russie mettaient en service le pipeline Turk Stream. Aujourd’hui, le bassin méditerranéen, sur son flanc oriental, connaît des bouleversements qui ne seront pas sans conséquences sur la région. A quel point ses équilibres s’en trouvent bouleversés ? Quelles lectures en faites-vous ?

L’enjeu géostratégique et géoéconomique de la Méditerranée orientale s’est fortement accru depuis la découverte d’importants gisements de gaz. Or, la Turquie a bien une position géostratégique très favorable en étant au carrefour des pays producteurs et exportateurs d’hydrocarbures (Russie, Azerbaïdjan, Iran) et des pays importateurs et consommateurs (pays européens) qu’elle met à profit en étant une sorte de hub pour le transport des hydrocarbures. Elle-même n’a pas de ressources d’hydrocarbures et doit donc sécuriser son approvisionnement, pour le moment surtout assuré par la Russie.

L’entente entre Israël, Chypre et la Grèce place la Turquie dans une sorte d’impasse géographique. Le Turk Stream sert en effet les intérêts stratégiques de la Russie en lui permettant d’exporter ses hydrocarbures en contournant l’Ukraine, et si ce pipeline assure à la Turquie des revenus avec les droits de passage, en revanche elle n’a toujours aucun accès direct à des gisements d’hydrocarbures. Aussi de ce point de vue, le rapport de force dans la Méditerranée orientale ne lui est-il pas particulièrement favorable.

La Turquie tente d’exploiter les ressources gazières de Chypre, dont elle revendique une partie de la ZEE. Elle y envoie d’ailleurs des navires de forage sous escorte militaire. Mais les conditions d’exploitation des gisements de gaz en Méditerranée orientale sont difficiles et coûteuses et nécessitent de gros investissements, plusieurs milliards de dollars dans un moment où la situation économique turque se dégrade nettement.

– Qu’en est-il de la Turquie dans toute cette effervescence gazière méditerranéenne ? Quelle importance revêt cette nouvelle donne pour elle ? Quid de Chypre ?

Pour Erdogan, l’accord de coopération signé en novembre 2019 avec le gouvernement officiel libyen est le moyen d’obtenir une délimitation des frontières maritimes turques qui soit beaucoup plus favorable à la Turquie et qui lui donne accès à de possibles gisements gaziers. Cependant, comme dit plus haut, les conditions d’exploitation difficiles et onéreuses de ces gisements très profonds nécessitent la compétence et les moyens de grosses entreprises pétrolières.

En outre, quelle assurance dans le temps représente cet accord passé avec Fayez El Sarraj ? Quant à la République de Chypre, elle a désormais des alliés, tels que la Grèce (le temps de l’affrontement avec Chypre est bien loin) et Israël, comme le prouve le gazoduc East Med, et n’est bien évidemment pas décidée à laisser le champ libre à la Turquie. Précisons aussi que les oligarques russes sont très présents à Chypre et que Chypre et la Russie (bien qu’alliée de la Turquie) entretiennent de bonnes relations.

 

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