Entretien avec le porte-parole du Club des magistrats algériens

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Merzougui Saâd Eddine est juge d’instruction près la Cour de justice d’Oued Souf. Il est membre fondateur et porte-parole du Club des magistrats algériens. Dans cet entretien exclusif qu’il a accordé à TSA, il revient sur les derniers développements que connaît la scène politique nationale, les poursuites judiciaires entamées contre des hommes d’affaires et responsables politiques ainsi que sur le mouvement populaire contre le pouvoir.

Vous êtes le porte-parole du Club des magistrats algériens, un nouveau syndicat en création. Quand et dans quelles circonstances a commencé sa création ?

Notre militantisme remonte à 2013, du temps du ministre Chorfi, lorsque des juges ont entamé une grève de la faim, dans un précédent mondial, pour demander l’indépendance de la justice. Nous aurions été seuls si les médias et des organisations internationales n’avaient pas relayé notre voix et mis la pression sur la présidence de la république qui a fini par réagir pour éviter le scandale.

En 2014, il y a eu l’idée de créer une association de magistrats avec, à sa tête, un conseiller à la Cour suprême, avant qu’elle ne soit refusée par le ministère de l’intérieur sur ordre de la présidence de la république et instruction du président du Syndicat des magistrats Djamel Laidouni. En 2016, il y a eu une plus grande réaction des magistrats qui ont été plus de 2000 à rejoindre l’appel la création d’un syndicat autonome de l’ancien syndicat soumis au ministère de la Justice.

Une politique a été mise en place visant à isoler les magistrats, leur couper les vivres et à les faire comparaître devant le conseil de discipline sur ordre du représentant des forces non-constitutionnelles, le ministre de la Justice Tayeb Louh, l’inspecteur général Tayeb Ben Hachem, le directeur des ressources humaine Boudjemâa Ait Aoudia et l’ex-secrétaire général Laâdjine Zouaoui, l’auteur de l’instruction n°411 du 14 mai 2016, distribuée aux différentes instances judiciaires pour interdire aux juges d’utiliser les réseaux sociaux sous prétexte qu’ils appartiennent aux renseignements américains et à l’Otan.

En 2019, le club des magistrats algériens est devenu une réalité aussi bien pour le peuple que pour les médias. Il jouit d’une représentativité importante que ça soit par ses adhérents ou ses sympathisants. Il a prouvé qu’il est le syndicat de magistrats le plus puissant dans l’histoire de l’Algérie qui défend une Algérie novembrienne et l’indépendance de la justice.

Depuis quelques semaines, nous voyons des hommes d’affaires et des hauts responsables poursuivis en justice ou concernés par des enquêtes de corruption. Quelles sont ces origines et les causes de ces actions judiciaires? Répondent-elles à des injonctions ou à un début de recouvrement de l’indépendance de la justice ?

Les poursuites judiciaires visant des hommes d’affaires et certaines figures politiques et les interdictions de sortie du territoire national sont des poursuites fondées sur des dossiers et des enquêtes qui existent déjà mais qui sont restées enfermés dans les tiroirs et ont connu une lenteur dans leur traitement que ce soit au niveau des services de police judiciaire, le parquet général ou les services du ministère. Ces affaires ont été réactivées par le mouvement populaire et les sit-in du club des magistrats au niveau des tribunaux et cours de justice ainsi que par les appels du commandement de l’institution militaire.

Nous saluons ces poursuites et nous les considérons comme un des acquis du mouvement populaire mais il n’est pas possible de les considérer comme la concrétisation réelle et définitive de l’indépendance de la justice. Nous estimons que l’indépendance de la justice, devenue une revendication populaire, nécessite encore un long travail syndical et législatif.

Comment sont perçus par les magistrats les appels du chef de l’état-major de l’ANP Gaid Salah à poursuivre les corrompus ?

Nous pensons que les appels du chef de l’état-major de l’armée ne sont qu’un soutien des revendications populaires demandant des poursuites judiciaires contre les corrompus quelle que soit leur qualité. Nous ne voyons pas ces appels comme une immixtion dans le travail de la justice ni comme des injonctions faites à la justice. Tout le monde est égal devant la justice et toutes les poursuites se font dans le respect de la présomption d’innocence.

D’aucuns disent que ce n’est pas le moment pour de telles actions en justice et que la priorité est plutôt à la phase de transition et au départ réel et total du pouvoir. Qu’en pensez-vous ?

Nous pensons que l’un n’empêche pas l’autre. Les poursuites contre les individus suspectés de corruption n’empêchent pas la satisfaction de la revendication populaire de changement de système. Au contraire, elles la renforcent.

Dans le sillage du mouvement populaire contre le pouvoir, on a assisté à des sit-in de protestation des magistrats et avocats, y compris devant le ministère de la Justice, la parole s’est également libérée chez ces deux corps. Comment expliquez-vous ce mouvement de fronde dans la justice ?

Même si nous militons depuis 2013 et même si les avocats militent depuis bien plus longtemps, sans le mouvement populaire, les membres du club des magistrats seraient tous soit isolés, arrêtés ou exilés. Tout le mérite de ces changements revient au peuple algérien.

Le club des magistrats algériens a annoncé son refus d’encadrer les élections présidentielles prévues le 4 juillet, à commencer par la supervision de la révision des listes électorales. Sous quelles conditions est-ce que le Club des magistrats pourrait revoir cette position ?

Nous avons mis deux conditions à la supervision des élections présidentielle : le départ des trois B (Bedoui, Belaiz, Bensalah) et la confection d’un code électoral qui permette une surveillance effective des élections par les juges. Si ces deux conditions sont satisfaites, il est certain que nous aurons une position favorable vis-à-vis des élections en accord avec le mouvement populaire.

Dans son dernier communiqué, le club des magistrats algériens s’est violemment attaqué au général Toufik, ancien chef du DRS. Pourquoi le syndicat prend position sur cette affaire précisément ?

Tout le monde sait maintenant, aussi bien parmi le mouvement populaire, parmi les juges ou au sein de l’institution militaire que cet individu continue à manœuvrer avec ses amis et alliés dans le but d’avorter le mouvement et le faire déraper vers la violence en utilisant ses milices et ses façades politiques, médiatiques et judiciaires qu’il a fabriquées pendant plus d’un quart de siècle.

Pour nous, puisque nous appelons à l’indépendance de la justice, cette personne a été un de ceux qui ont soumis la justice avec ses colonels qui se trouvaient au sein du ministère pendant plus de 25 ans et nous citons parmi eux le colonel Khaled impliqué dans l’affaire de l’autoroute Est-Ouest.

Cette personne a eu une grande responsabilité dans la désignation de certains juges qui lui étaient fidèles à des postes sensibles au ministère de la Justice comme le directeur des ressources humaines Boudjemâa Ait Aoudia et d’autres dans des cours de justice comme procureurs généraux ou présidents de cours comme celui, de la cour de justice d’Alger, qui a parlé d’« acte isolé » concernant l’assassinat du défunt président Mohamed Boudiaf. Sans oublier son rôle dans les limogeages de juges honorables basés sur des rapports mensongers émanant de ses services ainsi que les règlements de comptes personnels avec des opposants, journalistes et politiciens, en utilisant des procès-verbaux confectionnés par ses services et qui ont permis plus que ce que permet le Code de procédure pénale.

C’est pour le danger que représente le nommé Toufik sur le présent et l’avenir du pays que nous avons vu qu’il faut mettre un terme à ses agissements et lui rappeler qu’aux yeux de la loi, il est un justiciable comme tout citoyen.

tsa

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