Grande corruption dans la filière céréalière L’Algérie a mangé son blé en herbe

0

Après un laisser-aller qui aura duré des années, des largesses et des aides en série qui auront surtout profité à l’explosion des importations, voilà que le gouvernement décide, à la faveur de cette campagne contre la corruption, de mettre de l’ordre dans la filière céréales. Une filière stratégique sur laquelle se base toute démarche visant à assurer la sécurité alimentaire du pays.

Ainsi, après avoir fermé les yeux devant des pratiques frauduleuses encouragées à travers des subventions tous azimuts la création de minoteries et semouleries jusqu’à saturation du marché, les pouvoirs publics décident de resserrer l’étau autour des industriels d’une filière qui a toujours été caractérisée par des dysfonctionnements.

Des dysfonctionnements mis en exergue à maintes reprises par les experts sans pour autant être corrigés. «Tant qu’on pouvait profiter de la générosité d’un système de subventions généreux et d’un mode de gouvernance qui encourage les détournements, pourquoi s’en priver ?» s’interroge un expert pour résumer le fonctionnement de cette filière qui se retrouve aujourd’hui au centre des préoccupations du gouvernement Bedoui.

Nous sommes face à un circuit alimenté par un système de subvention sur lequel se sont greffés tous types de trafic, de corruption (revente du blé importé à l’Etat…), et ce, depuis la fin des années 90’. Dans le secteur économique, a fini par se créer une brèche totalement virtuelle, sur laquelle vivent actuellement des milliers de familles et directement ou indirectement des centaines de milliers de personnes.

Le mal est donc plus profond qu’on ne le croit, le laisser-faire a duré trop longtemps. L’approvisionnement de ce réseau a fait passer en quelques années les importations de blé tendre de 3 à 6 millions de tonnes. Il serait donc naïf de croire que ce sont les quelques grammes sur lesquels spéculent de tout temps les boulangers qui ont fait exploser cette demande, résume pour sa part l’expert agronome Sofiane Benadjila pour souligner l’ampleur de la problématique qu’on a toujours ignorée pour se réveiller aujourd’hui.

Fermer pour réguler

Tout a commencé fin mai dernier avec l’annonce de nouvelles mesures pour la régulation des importations des céréales et du lait dans le cadre d’une démarche visant la préservation des réserves de changes.

Mi-juin, une autre décision tombe, celle de la création d’un Comité de régulation, de contrôle et d’évaluation de la céréaliculture, décidée dimanche par le gouvernement, constitue une nouvelle mesure de rationalisation des importations placé auprès du ministre des Finances et associant les ministres du Commerce, de l’Industrie et de l’Agriculture, avec pour mission l’établissement d’un audit global concernant le respect des obligations juridiques par l’ensemble des opérateurs activant dans cette filière.

Trois semaines plus tard, précisément le 11 juillet, passage à l’action avec la mise en œuvre de la décision du conseil interministériel portant arrêt de l’approvisionnement de 45 minoteries  (implantées pour la majorité à l’ouest du pays)  dont la fermeture a été décidée alors que les 333 autres minoteries (sur un total de 500 unités qui assureraient 300% des besoins de la population) font toujours l’objet d’audit.

Lire aussi  49e vendredi de mobilisation populaire : Le Hirak rejette énergiquement le gaz de schiste

Les enquêtes se poursuivent sur cette filière. Les Coopérations de céréales et de légumes secs (CCLS) travaillent d’ailleurs ces derniers jours sous pression en pleine campagne de moissons-battage.

«Nettoyage»

Le limogeage du directeur général de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OACI), Mohamed Belabidi, vient renforcer cette campagne de «nettoyage» au sein de la filière céréales. Il serait à l’origine de détournement de quotas de blé au profit de certaines minoteries mais aussi de fausses déclarations.

«Alors que les minoteries ont droit à des quotas de blé au prix subventionné ne dépassant pas 40% de leur capacité de production, certaines arrivent à travailler totalement avec du blé subventionné, c’est-à-dire elles arrivent à avoir des quotas équivalent à 100% de leurs capacités, et ce, au détriment d’autres unités de production qui voient leurs quotas revus à la baisse (moins de 40%).

Nous recevons régulièrement des instructions dans ce cadre», nous confie un employé de l’OAIC au niveau régional qui nous dira encore : «Après les 45 minoteries fermées, les enquêtes se poursuivent. Même les services des impôts sont à pied d’œuvre sur ce dossier.»

Un dossier qui n’en finira pas de dévoiler ses secrets. Les ministres de l’Agriculture et de l’Industrie ont été chargés dans ce sillage de présenter les résultats de l’audit en cours concernant les minoteries restantes lors du prochain conseil interministériel.

Un plan contre la rupture

En attendant, le cap est mis du côté des responsables du secteur sur un approvisionnement constant et régulier aux boulangeries et aux consommateurs pour minimiser l’impact de la fermeture des 45 minoteries, et ce, à travers la mobilisation des minoteries publiques «Eriad» relevant du groupe Agrodiv, outre la mise à exploitation de l’entrepôt de Corso après sa réhabilitation prévue avant la fin d’année.

Un plan d’action visant à éviter toute rupture ou perturbation d’approvisionnement du marché est en effet en cours. En application des décisions de la réunion du gouvernement du 10 juillet 2019 relatives à la fermeture de 45 minoteries dans le cadre de la réorganisation et l’assainissement de la filière céréale, la ministre de l’Industrie et des Mines, Djamila Tamazirt, a présidé une réunion regroupant, les responsables du groupe public Agrodiv et de ses filiales pour établir un plan d’action«qui vise à pourvoir au déficit de l’offre que pourrait induire la fermeture des minoteries par les pouvoirs publics afin d’éviter toute probable rupture ou perturbation d’approvisionnement du marché», a annoncé mi-juillet un communiqué du ministère de l’Industrie.

Lire aussi  Les procès de l’année 2019 sans aucun effet

Instruction a été donnée de «mobiliser tous les moyens et préparer la logistique nécessaire pour satisfaire la nouvelle demande du marché, notamment après la fermeture des minoteries et pour éviter toute probable rupture ou perturbation d’approvisionnement du marché». Et aussi de «définir les quotas nécessaires pour atteindre 100% des capacités de ces moulins auprès de l’OAIC afin de satisfaire la demande nationale».

Donc, pour le gouvernement, le plus important est de jouer l’assurance sur l’approvisionnement du marché. D’ailleurs, même le ministre du Commerce, Saïd Djellab a tenu à rassurer que l’opération n’ait aucun impact négatif sur l’approvisionnement des boulangers en matières premières, soulignant que l’assainissement n’affectera pas les opérateurs qui exercent dans le cadre du respect de la loi.

Mais, il affectera sans nul doute le monde de l’emploi avec la mise au chômage de milliers de travailleurs. Ce sera en effet l’autre conséquence d’un plan d’assainissement lancé hâtivement pour faire bonne figure auprès de l’opinion publique en cette phase de mobilisation. Cette menace de chômage pèse aussi sur d’autres segments d’activités dans l’industrie agroalimentaire.

La filière lait prochainement sous la loupe

L’industrie du lait et ses dérivés risque aussi d’être frappée par les coups de fermetures ayant comme point commun avec celle des céréales les dysfonctionnements et les détournements à outrance de la poudre de lait subventionnée pour la production de fromages et autres yaourts.

Là aussi, le souci des pouvoirs publics ne s’est manifesté que sous la pression de la progression effrénée de la facture des importations du lait sous toutes ses formes avec une facture de 1,5 milliard de dollars en 2018, d’où la panique et les annonces successives de réorganisation qui avait consisté à mettre face-à-face les éleveurs et les laiteries pour trouver des solutions du fait que l’administration s’est désengagée totalement en l’absence de vision.

Cependant, cette démarche comme l’attestent les experts n’a pas permis d’atteindre les objectifs préconisés. «Une preuve flagrante de l’inefficacité des ‘‘stratégies’’ engagées, dont les limites ont été imposées par la configuration du paysage laitier traditionnel dominé par la petitesse des exploitations de 5 à 20 vaches, qui ne permettent pas de dégager un produit rémunérateur pour l’éleveur qui s’est reconverti le plus souvent dans le maraîchage», nous donnera comme exemple l’expert Akli Moussouni.

En conclusion, au même titre que les céréales, le défi à relever consiste en la construction d’une nouvelle filière, dotée d’outils réellement incitatifs pour la mise en place de modules industriels et réorienter les petits éleveurs vers la filière viande à travers l’activité de l’engraissement. Le tout adossé à une politique agricole globale dépendante elle aussi d’une stratégie économique bien étudiée, elle aussi liée au changement politique tant attendue.

EL WATAN

Source :

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici