Le général-dictateur devant ses juges

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C’est ce lundi 19 août qu’a commencé le procès à Khartoum, la capitale du Soudan, du général-dictateur déchu après trente ans de règne, Omar Hassan El Bechir, 75 ans, a pris place dans une cage en métal, mal rasé et vêtu d’une gandoura blanche. Et déjà les premiers aveux sur le registre corruption (et collusion dirions-nous). De lui-même, il reconnaît avoir perçu la somme de 90 millions de dollars en espèces de l’Arabie Saoudite.
Le brigadier chargé de l’instruction a détaillé les aveux : une somme de 25 millions de dollars lui avait été envoyée par le prince héritier, Mohamed Ben Salmane, ainsi que deux paiements de 25 et 35 millions de dollars du roi Abdallah d’Arabie Saoudite, décédé en 2015.
L’accusé a reconnu qu’il disposait lui-même de cet argent. Le procès, qui a duré trois heures, reprendra le 24 août. Dirigeant controversé de ce qui fut le plus grand pays d’Afrique, il a été de toutes les guerres : aux côtés des troupes égyptiennes contre l’Etat d’Israël, au Sud-Soudan et enfin dans la province-est du Darfour, aujourd’hui encore en pleine tourmente. Plus qu’une valeur d’exemple, sa chute rappelle et confirme les conditions de fin tragique de ses semblables dans les pays arabes qui ont gouverné d’une main de fer : Tunisie, Égypte, Libye, Yémen. Qu’ils s’appellent Ben Ali, Moubarak, Kadhafi ou Ali Abdallah Saleh, tous ont été chassés du pouvoir par la contestation populaire aux allures de révolution. Chacun d’eux a eu sa part de manifestants réprimés dans le sang au vu et au su de l’opinion publique mondiale.
Rappelons que la junte militaire soudanaise, menée par Omar El Bechir, a réussi « l’exploit » de tuer cent manifestants en une seule journée !
Outre la répression sanglante, l’autre trait commun à ces dictateurs est la corruption. En effet, il faut se rappeler les révélations de la télévision d’Etat tunisienne sur l’immense fortune amassée, à son domicile, par Zine El Abidine Ben Ali ou par le général-Président Hosni Moubarak au grand dam des Égyptiens qui n’en croyaient pas leurs yeux devant tant de forfaitures, eux qui voyaient en leur zaïm un concentré de vertus ! Le contrat du gaz avec Israël n’est pas la moindre des spoliations.
Déposé par son armée, le 11 avril dernier, après 30 ans de règne, suite aux contestations populaires, les perquisitions chez lui, bien avant le procès de ce lundi, ont abouti à la découverte de coquettes sommes d’argent en devises et monnaie locale, soit : 7 millions d’euros, 350 000 dollars et 93 millions de livres soudanaises ! Il faut avoir en mémoire que les populations soudanaise souffrent de malnutrition et de maladies. Il aura donc à répondre au cours du procès de meurtres de manifestants et de corruption notamment.
Les mêmes griefs retenus contre le Raïs égyptien à l’époque mais sauvé aujourd’hui lui et sa famille par le coup d’Etat militaire d’Abdelfattah Al-Sissi. Il faut espérer que les événements en cours au Soudan plaideront pour plus de justice. L’espoir viendrait des bouleversements induits par les manifestations populaires commencées le 19 décembre 2018, c’est-à-dire il y a neuf mois et dont l’une des revendications principales la restitution du pouvoir aux civils. C’est désormais chose faite, à en croire l’accord signé samedi dernier entre les protagonistes, militaires et civils représentés par l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC). Cette sortie de crise, impensable il y a quelques mois, est en passe de devenir réalité, elle est même soutenue par l’Union africaine, l’ONU, les Etats-Unis et les ténors de la région, en l’occurrence l’Égypte et l’Arabie Saoudite. Conseil militaire et ALC se donnent 39 mois pour concrétiser la transition. 11 membres (6 civils et 5 militaires) y veilleront, avec l’élection d’une Assemblée de 300 membres et qui sera composée à 67% des membres de l’ALC et 40% des sièges réservés à l’élément féminin. Ce sera une présidence tournante de 21 mois pour les militaires et 18 pour les civils. Il faut, observer par ailleurs, que l’armée garde la haute main sur les ministères de souveraineté, la Défense et l’Intérieur.
En évitant le jusqu’au-boutisme, les leaders de l’ALC cherchent certainement, à travers le compromis avec les militaires, une normalisation en douceur de la vie politique au Soudan confronté à d’énormes défis en matière d’amélioration des conditions de vie catastrophiques des Soudanais, qui en ont d’ailleurs fait le lit de leur révolution populaire historique. Pour autant, il n’y aura pas de happy-end pour Omar Hassan El Bechir, car il est rattrapé par son passé notamment dans la crise du Darfour, province est du Soudan, riche en uranium et en cuivre, qui, soit dit en passant, suscite les convoitises des multinationales outre son caractère stratégique du fait qu’elle soit frontalière des pays du Sahel, ventre mou de l’Afrique.
Pour les faits avérés ou pas au Darfour, l’ancien dictateur aura à en répondre. En effet, la Cour pénale internationale (CPI), appuyée par Amnesty International, le réclame pour un procès portant sur 300 000 morts au Darfour, 2,5 millions de personnes déplacées et des centaines de milliers d’autres vivant dans des camps de fortune dans des conditions inuhumaines. Il convient de rappeler que le Président algérien Abdelaziz Bouteflika avait dénoncé cette mesure contre l’ex-dictateur soupçonnant l’instrumentalisation de la CPI spécialement en direction des chefs d’Etat arabes (Libye) et d’Afrique.
Longtemps allié à Hassan Tourabi, fondateur des Frères musulmans au Soudan, son rôle dans l’encouragement et le soutien du terrorisme islamique (jusqu’en Algérie !) sera sans doute parmi les griefs retenus contre lui. L’Histoire retiendra son règne néfaste pour son pays au long passé, car de plus grand pays d’Afrique, le Soudan perdra la partie sud en 2013 (le Sud Soudan aujourd’hui en proie à une grave guerre des chefs, aux pénuries d’eau et à la famine. Le Darfour, musulman du reste, à l’histoire tourmentée, s’invitera dans ce procès de ce début de notre ère qui promet d’être retentissant et qui servira d’exemple surtout pour tous les dictateurs arabes actuels ou à venir.
La condamnation d’Omar Hassan El Bechir tournera-t-elle la page des dictatures dans les pays arabes et d’Afrique ? La transition réussie au Soudan pourrait ouvrir la porte à tous les espoirs aux Soudanais et d’abord que leur pays ne soit plus l’arrière-cour de l’Égypte, ancienne puissance tutélaire par la grâce de la couronne britannique, il n’y a pas très longtemps. Pays du Nil au passé prestigieux, porte de l’Afrique et occupant une position stratégique en Afrique de l’Est, le Soudan reviendra-t-il au-devant de la scène mondiale avec d’autres arguments ? Parviendra-t-il à contenir toutes les velléités d’ingérence extérieure et parer au jeu trouble des pays arabes du Golfe qui s’empressent déjà de montrer leurs intérêts aux changements en cours au Soudan ? Doit-on craindre alors une OPA sur la révolution citoyenne soudanaise et la domestiquer à leur avantage comme ils l’ont fait dans l’Égypte du général Sissi ? Gageons que le nouveau Soudan voudra s’affranchir de ce voisin imposé par les accidents de l’Histoire.
L’impact de la transition à la soudanaise n’est pas sans effet sur les pays arabes qui ont une sainte horreur de tout ce qui s’apparente à une démocratie. Parce que survenue presque au même moment, la contestation populaire en Algérie est à l’écoute des bouleversements dans ce pays lointain. C’est la leçon à tirer du procès et donc la fin du général dictateur Omar Hassan El Bechir. Voire…
Brahim Taouchichet

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