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«Je ne tolérerai que deux questions» : le procureur confond journaliste et accusé

Le procureur général près la Cour d’Alger s’est quelque peu oublié en s’adressant aux journalistes, lors de la conférence de presse qu’il a animée ce lundi au sujet de l’affaire de l’agression sexuelle supposée contre un mineur durant son interpellation par la police. Après un exposé des faits prononcé dans une langue arabe charcutée – le magistrat semble mieux maîtriser la langue de Molière, ce qui est rare dans l’appareil judiciaire algérien ces dernières années –, Sid-Ahmed Merrad a donné la parole aux journalistes.

«Je ne tolérerai que deux questions», a-t-il décrété sur un ton condescendant, en s’adressant ainsi aux représentants des médias nationaux venus en grand nombre entendre du procureur ce qu’il avait à dire à l’opinion publique sur une affaire qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux. Sid-Ahmed Merrad semble avoir confondu entre journalistes et accusés, peu habitué qu’il est à troquer sa robe noire contre un micro et une caméra. «C’est une gravissime erreur de communication», estiment des spécialistes dans le domaine, qui regrettent que les responsables algériens se croient suffisamment armés pour s’adonner au jeu des questions-réponses, «reléguant la communication à un rôle secondaire, alors que tout est dans l’art de passer le message et de choisir les éléments de langage avec une jalouse précision».

«La corporation a longtemps souffert du mépris de Bouteflika qui n’a jamais daigné lui adresser la parole, préférant s’exprimer sur les chaînes et dans la presse étrangères», rappellent des professionnels qui regrettent que «les journalistes algériens soient ainsi malmenés, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement empêchés de faire leur travail convenablement». «Cet écart de langage, ou ce lapsus, si on veut atténuer la gravité du dérapage du magistrat, est symptomatique d’un métier (le journalisme) exercé avec peu d’égard depuis que celui-ci a été clochardisé au fur des années», soulignent des confrères, qui se disent «profondément attristés par l’état lamentable dans lequel se trouve la profession actuellement».

«Les journalistes n’ont même pas un syndicat digne de ce nom pour, à la fois, les défendre et asseoir les règles qui doivent régir la profession», soulignent-ils en rappelant au passage que la loi sur la presse électronique «constitue le summum de l’avanie faite aux journalistes qui se sont vu ainsi imposer un texte qui ne comporte que des menaces d’emprisonnement et d’amendes et qui ne leur garantit absolument aucun droit». «Comment voulez-vous que le journaliste soit respecté dans ces conditions lorsque, en plus d’être sous-payé, évolue dans un milieu professionnel perverti par de nombreuses pratiques contraires à l’éthique et à la déontologie et miné par les intérêts purement matériels ?» s’interrogent-ils.

«Face à une corporation puissante, qui se respecte, unie autour de la défense des intérêts moraux de la profession, la langue d’un procureur de la République n’aurait jamais fourché pour intimer ainsi un ordre de la manière la plus hautaine à des journalistes qui avaient le droit de poser autant de questions que la gravité de l’actualité nécessite», s’indignent ces confrères qui appellent à la mise en place d’une «véritable organisation syndicale pour mettre fin à cette regrettable décadence et ce honteux avilissement».

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