Le peuple algérien se réapproprie l’espace public politique

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Par Mesloub Khider – Comme je l’avais écrit dans ma contribution publiée sur Algeriepatriotique à l’occasion du jour du Nouvel An : «2019 : l’année du réveil des peuples.» Incontestablement, le capitalisme est en pleine crise. Aussi les politiques antisociales et les mesures impopulaires appliquées par les instances gouvernementales et patronales attisent-elles partout les braises de la colère et de la révolte, que les bulletins de vote ne pourront jamais éteindre.

Assurément, l’année 2019 marque le début d’une ère nouvelle. En effet, partout à travers le monde, en France avec les Gilets jaunes, au Venezuela, au Nicaragua et d’autres pays, des mouvements de révolte contre la minorité des dirigeants contrôlant le pouvoir et les richesses éclatent.

L’Algérie vient de monter à son tour dans le train des révoltes populaires. En effet, depuis quelques semaines, une vague irrésistible de révoltes déferle en Algérie, risquant de submerger les hautes autorités du système, emportant toutes les sommités du régime longtemps considérées comme insubmersibles. A l’évidence, à la faveur de cette révolte, la jeunesse algérienne découvre la politique. L’ancienne génération se réapproprie ses liens, longtemps rompus, avec la politique. Les manifestations actuelles favorisent aussi la politisation de nouvelles couches sociales marginalisées.

La Rue algérienne est devenue l’arène (la reine) de la protestation. La Rue s’est transformée en agora pour combattre la hogra. Partout, dans tout le pays, le paysage politique prend un nouveau rayonnant visage. Un nouveau virage. S’offre un nouveau mirage. Pour en finir avec le saccage, le carnage, le sabotage, de l’Algérie.

Aujourd’hui, tous les espaces publics algériens raisonnent du cri de révolte du nouveau peuple dépeuplé de sa peur, délesté de sa léthargie combative. Désormais, la confiance dans le régime cède devant la défiance. La résignation devant l’indignation. La prosternation devant la protestation. L’agenouillement devant l’engouement de la révolte. Cette révolte, embryon longtemps avorté de la révolution. Au reste, ces derniers jours, en dépit de son long sommeil politique, la majorité du peuple algérien, dans une mixité illustrative du changement des mentalités, affiche une détermination combative emblématique. Depuis quelques semaines, les Algériens, par-delà le féminisme bourgeois hystérique, femmes et hommes réunis ensemble par une proximité militante combative, soudés par la même aspiration égalitaire, se réapproprient la lutte politique. Femmes et hommes, animés d’une pugnacité inégalée, dans une fraternité exemplaire, battent le pavé.

Les manifestations leur permettent de s’affranchir de leur aliénation. Elles leur permettent de rompre avec la routine quotidienne. De se soustraire au conformisme ambiant pour s’engager dans la lutte politique. D’aiguiser leur conscience politique. Car, c’est dans l’action, par la lutte, que naît la conscience politique. L’action politique permet surtout de se réapproprier le terrain de vie longtemps atomisé, l’espace urbain colonisé par la vacuité et la peur.

Aujourd’hui, partout en Algérie, l’occupation des espaces publics par les manifestants favorise les rencontres et invite à la multiplication des initiatives. Libère la parole. Permet au peuple algérien en lutte de vivre des expériences inédites émancipatrices, rythmées d’actions collectives et d’initiatives politiques diverses. De nouer des relations affectives propices à l’éclosion d’une authentique fraternité indispensable à l’organisation horizontale de la lutte et de la nouvelle société algérienne en gestation.

Au reste, au cours de ces manifestations, de cette révolte populaire, la lutte devient aussi l’occasion de l’épanouissement de la réflexion et de la critique politiques. La vie se politise grâce aux discussions animées et controversées ; se poétise par la grâce des chants populaires improvisés, les slogans inventés dans le feu du combat, les graffitis emblématiques sortis de l’imagination débordante du peuple algérien en lutte.

L’histoire nous enseigne que quelques semaines de lutte permettent une politisation plus aiguë et profonde que des années de distribution de tracts laborieusement rédigés dans un jargon abscons. En ces heures libératrices annonciatrices d’une nouvelle Algérie, chaque Algérien veut devenir le bâtisseur libre de son pays.

Au demeurant, au-delà des instances politiques traditionnelles corrompues inféodées toutes au régime, le peuple algérien se fraye doucement, mais sûrement, le chemin vers son auto-organisation. Par-delà les formes organisationnelles classiques obsolètes, le peuple doit s’atteler à la formation d’une structure politique populaire novatrice où la délégation de pouvoir est limitée, encadrée par les membres de la collectivité en lutte. Où tous les privilèges sont bannis.

Pour ce faire, l’auto-organisation doit induire le rejet radical de toute hiérarchisation en matière organisationnelle politique, susceptible de reproduire l’univers élitiste politique bourgeois classique contre lequel justement le peuple algérien lutte. De manière générale, en démocratie représentative corsetée par le capital, la machine électorale est le rouage pacifique le plus efficace pour accéder au pouvoir, pour permettre aux fractions bourgeoises de se partager les rênes du pouvoir. La seconde option violente est l’instauration par le grand capital d’un régime fasciste, imposé au moment fatidique de la menace révolutionnaire.

Aussi l’histoire nous enseigne-t-elle qu’en période de crise, et surtout de révoltes sociales et politiques, les élections ont pour rôle de dévoyer la lutte, de garantir la paix sociale, d’imposer un retour à l’ordre : la gouvernance par les urnes. Preuve de l’inanité des élections, de l’innocuité de la démocratie parlementaire représentative bourgeoise. L’autre manière de restaurer l’ordre menacé est le recours à la dictature : la gouvernance par les armes.

Aujourd’hui, l’Algérie est ballottée entre les deux perspectives. Le régime se résoudra à «rétablir l’ordre» soit par la convocation d’élections «plus démocratiques», soit par l’instauration d’une féroce dictature.

Quoi qu’il en soit, au sein de la démocratie bourgeoise, quelle que soit l’issue du suffrage, aucune amélioration sociale ne sort de l’urne. La même existence funèbre remporte toujours la victoire. En revanche, tous les candidats renforcent leurs privilèges grâce à leur accession au pouvoir. Une fois élus, tous ces politiciens aspirent à s’accrocher au pouvoir, même au prix d’une féroce oppression et répression du peuple.

Pour ce qui est de l’Algérie, d’aucuns espèrent l’émergence d’une classe politique nouvelle pour moraliser la politique algérienne, renouveler la politique algérienne. Or, la condition primordiale de toute transformation politique et sociale implique l’abolition de toute forme de «classe politique» spécialisée, hissée au-dessus du peuple, bénéficiant de privilèges indus. Pour remédier à cette aberration politique, le candidat doit être élu et révocable à tout moment, et bénéficier d’une rétribution égale au salaire moyen.

Particulièrement vrai en cette période de crise économique, quelle que soit la forme électorale, la démocratie représentative, même avec l’émergence d’une nouvelle classe politique algérienne, ne peut résoudre la profonde crise institutionnelle et économique de l’Algérie. Car la crise demeure insoluble dans le cadre du maintien du système capitaliste.

Enfin, certains s’étonnent du peu d’enthousiasme et de réaction des dirigeants politiques français face à la révolte du peuple algérien. En effet, ni le gouvernement ni les partis politiques français n’ont affirmé leur solidarité avec le peuple algérien en lutte pour le recouvrement de sa dignité politique et sociale. Et pour cause. Ces politiciens apprécient rarement la contestation sociale. La révolte populaire. Leur rôle est précisément de les réprimer, comme on le constate avec la répression sanglante du mouvement des Gilets jaunes.

Quoi qu’il en soit, ce soulèvement populaire algérien devient une brèche et démontre la capacité du peuple algérien à écrire sa propre histoire par la prise en main de son destin politique et social. La première vertu des révoltes, c’est d’ouvrir l’horizon des utopies émancipatrices.

Les braises de la révolte sont à peine brûlantes. Toutes crépitantes de chaudes espérances. Il appartient au peuple algérien de les transmuer en flammes de la libération politique et de la transformation sociale.

M. K.

Source : algeriepatriotique

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