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L’homme vivant

Il aura patienté un siècle, dira-t-on, pour, au final, être enterré avec ses impatiences. Ali Yahia Abdenour serait-il donc mort en homme inassouvi ? Peut-être. Tant d’années à dénoncer “le système hégémonique”, à militer pour la défense des “libertés fondamentales” et des “valeurs de l’humanisme”, n’ont pas mis fin à la torture, ni à l’avilissement des Algériens dans les locaux des services de sécurité ni, encore moins, contribué à faire évoluer le système.

Les récentes vagues d’incarcérations indiquent bien que l’Algérie est en voie de devenir une vaste prison. Mais, en dépit des apparences, l’obstination du vieil avocat à toujours désigner du doigt le bourreau et la victime, à revendiquer, le plus souvent en solitaire, un droit à la dignité, aura fini par faire reculer cette vieille tradition forgée par mille ans de mépris et qui consistait à ajouter aux blessures de l’avilissement celles d’une insoutenable omerta.

Les Algériens ont cessé de porter en silence leurs meurtrissures et Ali Yahia Abdenour n’y est pas pour rien, même si ce nouvel espoir a longtemps eu les allures d’un espoir des désespérés. Le vieil avocat disait agir sans distinction idéologique ou politique. C’était comme un oracle à la miséricorde infinie. Personne n’en était exclu.

Pas même ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, lui avaient adressé des critiques souvent excessives et injustes mais, en ce qui me concerne du moins, n’avaient nullement dissuadé le vieil avocat de se solidariser avec moi et de me défendre tout le long des 24 mois d’incarcération infligés par le régime de Bouteflika. Tel était Ali Yahia Abdenour.

Pourquoi avait-il gâché l’opportunité d’inscrire ces initiatives dans l’indispensable modernisation de la société algérienne, en se compromettant avec les islamistes ? Il n’est certes pas interdit de défendre le diable à condition, toutefois, de ne pas l’habiller en vénérable archange. Les chefs islamistes, à la recherche d’un bon samaritain qui leur servirait de vitrine, avaient rapidement saisi l’avantage qu’il y avait de se mettre derrière ce vieux militant des droits de l’Homme.

Tant qu’il fallait marteler qu’aucune fin ne mérite qu’on use de la torture comme moyen, l’avocat était dans son rôle. Mais qu’était-il donc allé faire à Sant’Egidio ? Il n’y était pourtant plus question de défendre des victimes d’exactions, mais de revendiquer le droit pour les intégristes, d’installer un État islamique, c’est-à-dire un État semblable à ceux où les droits de l’Homme sont bafoués pour l’éternité.

A partir de là, le message de l’avocat était devenu illisible. Les islamistes avaient réussi à fédérer des forces unies par leur seule hostilité à l’armée. Ça ne fait pas un conglomérat fiable. Il en sortirait tout au plus un slogan. “État civil pas un État militaire.”

Quand il réalisera sa méprise et appellera l’armée algérienne à mettre fin au règne suicidaire de Bouteflika, il était trop tard. Ali Yahia n’était plus audible. Il venait de connaître sa première mort. Un jour quelqu’un d’autre rectifiera le slogan : “Ni État militaire, ni État islamiste…”

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