L’intelligentsia française : hier comme aujourd’hui, chien de garde de l’ordre établi (2)

L’intelligentsia française : hier comme aujourd’hui, chien de garde de l’ordre établi (2)

Par Mesloub Khider – Toute ressemblance avec l’intelligentsia contemporaine déchaînée contre le mouvement des Gilets jaunes est fortuite. Fort utile.

Contre la Commune de Paris, la bourgeoisie, effrayée par la mise à mal de l’ordre social, a trouvé aussitôt un allié de poids : l’intelligentsia littéraire, qui a mis sa vénale plume au service des classes dominantes. Dans un sursaut d’union sacrée de classe, la majorité des écrivains s’est associée à la bourgeoisie pour fustiger la Commune de Paris et pourfendre les révolutionnaires. La Commune de Paris a aussitôt déchaîné, chez ces littérateurs, un tombereau d’injures et de falsifications.

A l’exception notable de Jules Vallès, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, partisans de la Commune, et partiellement de Victor Hugo qui a conservé une certaine neutralité, tous les écrivains de l’époque se sont soudés dans une haine inexpiable contre les communards. Ces écrivains se sont emportés avec virulence contre la révolution parisienne, «gouvernement du crime et de la démence» (Anatole France). Par-delà leurs divergences politiques, tous ces écrivains ont trempé leurs plumes venimeuses dans l’encrier sanguinolent versaillais pour éructer leur belliqueuse hostilité assassine contre la Commune, pour appeler au massacre des communards. Ils ont transformé leurs plumes en baïonnettes.

Toutes origines sociales confondues, depuis les écrivains conservateurs à l’instar de Maxime Du Camp et Gustave Flaubert, en passant par les royalistes comme Alphonse Daudet, le comte de Gobineau, Ernest Renan, la comtesse de Ségur, Taine et bien d’autres, jusqu’aux réactionnaires Leconte de Lisle et Théophile Gautier, tous ces écrivains ont troqué leur costume de salon contre l’uniforme de mercenaire au service de Versailles.

Outre ces écrivains de l’ancien régime, sont venus s’agréger à la canonnade contre la Commune les plumitifs d’obédience républicaine comme François Coppée, Anatole France, George Sand, Emile Zola, pour ne citer que les plus célèbres. En dépit de quelques nuances dans leurs diatribes hystériques anticommunardes, la dénonciation des communards était unanimement partagée par l’ensemble de ces écrivains (aujourd’hui encore édités, publiés, enseignés à l’école). Parmi les plus virulents propagandistes zélés, d’aucuns ont rejoint le chef du pouvoir exécutif, Thiers, à Versailles pour le seconder dans ses préparatifs de la répression.

Dans leurs violentes campagnes anticommunardes, ces écrivains ont versé dans une outrance verbale haineusement meurtrière, emplie de préjugés de classe. Toute cette engeance littéraire communiait dans une aversion aristocratique des classes laborieuses. Pour ces parasites intellectuels les classes laborieuses étaient avant tout des classes dangereuses. Pour ces plumitifs réactionnaires, la Commune est l’œuvre de la «canaille», de la «populace mue par l’envie» (Macron a été à bonne école en usant de termes avilissants contre les Gilets jaunes qualifiés de «foule haineuse»). Au reste, ils comparaient le prolétariat à une «race nuisible», les travailleurs à des «bêtes enragées», à des «nouveaux barbares» menaçant la «civilisation». Les Communards ont été affublés de tous les qualificatifs effrayants :«brigands», de «barbares», de «Peaux-rouges», de «cannibales».

Indubitablement, il est de la plus importance historique de rappeler l’issue sanglante de la Commune de Paris. En effet, du 22 au 28 mai 1871, la Commune a été réprimée dans le sang par les troupes de Versailles. Bilan de cette «semaine sanglante» : près de 30 000 morts, 42 000 arrestations, 10 000 déportations (parmi les déportés expédiés dans les bagnes de la Nouvelle-Calédonie figure la célèbre révolutionnaire Louise Michel, qui se liera d’amitié avec beaucoup d’Algériens kabyles internés également dans ces bagnes calédoniens à la suite de la révolte des El-Mokrani, monumentale insurrection contre le pouvoir colonial français, survenue en Algérie le 16 mars 1871, deux jours avant le déclenchement de la Commune de Paris.

La bourgeoisie, éprouvée par la frayeur de sa probable disparition, scandalisée par l’audace du peuple d’avoir pris les commandes du pouvoir, d’avoir brisé les bases du système, a fait chèrement payer, pour l’exemple, cette « hérésie » révolutionnaire aux communards. Edmond de Goncourt ne s’est pas trompé dans son verdict apologétique scélérat lorsqu’il a écrit : «Les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle. » Quant à Gustave Flaubert, pour sa part la répression n’a pas été suffisamment cruelle, car il a estimé « qu’on aurait dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats. Mais cela aurait blessé l’humanité. On est tendre pour les chiens enragés et point pour ceux qu’ils ont mordus.» Des propos qui auraient pu être écrits ou prononcés par Bernard Henry Levy ou Luc Ferry et par la majorité des intellectuels et des journalistes contemporains.

Ainsi, tous les écrivains ont apporté leur soutien au régime sanguinaire de Versailles. Ils ont approuvé cette répression sanglante.

Pour cette engeance intellectuelle, la Commune de Paris a favorisé l’éclosion d’une imagination débridée haineusement anti-ouvrière. En effet, cette élite intellectuelle a rédigé dans une prose réactionnaire des textes incendiaires émaillés de métaphores animalières, médicales, à la connotation dégradante dégoulinante de mépris de classe ; a usé de termes hérissés de peurs et d’épouvantes propres à susciter parmi l’opinion publique l’effroi et la terreur.

Pour la majorité de ces écrivains, la Commune est l’expression d’une imperfection congénitale biologique, d’une dépravation morale. La Commune est l’illustration de «la lutte du Bien contre le Mal, de la civilisation contre la barbarie, de l’ordre contre l’anarchie, de l’intelligence contre le la bêtise, de la tête contre le ventre, du devoir contre l’égoïsme, du travail contre la paresse, de l’élite contre le l’engeance populaire».

Voici un florilège des textes de ces écrivains enragés engagés contre la Commune.

«Que l’humanité est une sale et dégoûtante engeance ! Que le peuple est stupide ! C’est une éternelle race d’esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais pour notre idéal sacré. Qu’il crève donc de faim et de froid, ce peuple facile à tromper qui va bientôt se mettre à massacrer ses vrais amis !» assène Leconte de Lisle. Ailleurs, à propos des communards, Leconte de l’Isle dénonce ainsi «cette ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, journalistes manqués, romanciers de bas étage». Tandis qu’Alphonse Daudet voit plutôt des «têtes de pions, collets crasseux, cheveux luisants». Pour Anatole France, les Communards ne sont qu’«un comité d’assassins, une bande de fripouillards, un gouvernement du crime et de la démence».

Ernest Feydeau précise que «ce n’est plus la barbarie qui nous menace, ce n’est même plus la sauvagerie qui nous envahit, c’est la bestialité pure et simple». Théophile Gautier acquiesce : les Communards sont des  animaux féroces», des «hyènes» et des «gorille » qui «se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements sauvages».

Avec des métaphores médicales, la Commune fut, selon Maxime Du Camp, «un accès d’envie furieuse et d’épilepsie sociale», et selon Emile Zola «une crise de nervosité maladive», «une épidémique fièvre exagérant la peur comme la confiance, lâchant la bête humaine débridée, au moindre souffle».

Sur un ton paternaliste, un autre écrivain, Maurice Montégut, s’épanche avec sollicitude sur les pauvres : «La paix et la concorde doivent venir d’en haut, descendre, ne pouvant monter. C’est le devoir des compréhensifs, des forts, de tendre la main aux faibles, aux enténébrés. Comment en vouloir à la foule – puisque l’on ne fait rien pour l’éclairer, l’instruire d’avoir gardé l’atavique instinct des brutes préhistoriques, au temps où les ancêtres cannibales, dans les forêts monstrueuses, ne se rencontraient que pour se dévorer sur le seuil des cavernes ? Avec un peu de douceur, beaucoup de charité, on apaise les bêtes frustres qui tendent le dos, se soumettent sous l’étonnement d’une caresse.»

Pour certains écrivains, l’esprit égalitaire de la Commune offusquait leur conception élitiste de la société. Ainsi, Taine écrit avec ironie, sur un ton persifleur : «Le patron, le bourgeois, nous exploite, il faut le supprimer. Moi ouvrier, je suis capable, si je veux, d’être chef d’entreprise, magistrat, général. Par une belle chance, nous avons des fusils, usons-en et établissons une République où des ouvriers comme nous soient ministres et présidents». Renan, pour qui l’Allemagne constitue un modèle, estime que « l’essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre».

De même, les femmes communardes n’ont pas été épargnées par les outrances verbales de ces écrivains sanguinaires versaillais. Ces femmes, appelées aussi «pétroleuses» (femmes qui, pendant la Commune, auraient allumé des incendies avec du pétrole), sont souvent comparées à des «louves» ou des «hyènes». Ainsi, Arthur de Gobineau écrit : «Je suis profondément convaincu qu’il n’y a pas un exemple dans l’histoire d’aucun temps et d’aucun peuple de la folie furieuse, de la frénésie fanatique de ces femmes.» Un autre écrivain moins célèbre, Ernest Houssaye, déclare quant à lui : «Pas une de ces femmes n’avait une figure humaine : c’était l’image du crime ou du vice. C’était des corps sans âme qui avaient mérité mille fois la mort, même avant de toucher au pétrole. Il n’y a qu’un mot pour les peines : la hideur».

Au moment de la répression sanglante des Communards, Anatole France jubile : «Enfin, le gouvernement du crime et de la démence pourrit à l’heure qu’il est dans les champs d’exécution !» Emile Zola se montre pour sa part indulgent envers les Versaillais : «Le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur.»

Décidément, sous le règne de la domination de classe règne toujours l’abomination de classe. Dès que le peuple relève la tête, la haine de la classe dominante s’abat sur lui. Suivie par la répression, puis par les massacres.

« Et pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de la liberté, par des phrases sonores d’avocats, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours.» (Auguste Blanqui, 1850).

M. K.

Source : algeriepatriotique

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