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Nous n’avons pas besoin d’un dépistage massif

Pourquoi a-t-on privilégié le confinement partiel au lieu du dépistage massif ?  Y a-t-il un risque d’avoir de faux diagnostics ? Comment évolue dans notre pays l’épidémie de coronavirus ? L’Algérie est-elle  à  l’abri  d’une grave crise sanitaire ? Le  Covid-19  est-il  plus  virulent  que  le Sras ? Pourquoi le taux de mortalité est-il si élevé en Algérie ? Ce sont autant de questions auxquelles le DG de l’IPA et néanmoins virologue répond dans cet entretien qu’il nous a accordé.

Liberté : L’Algérie a opté pour le  confinement partiel  au  lieu  du dépistage massif. Avec le recul, cette stratégie est-elle efficiente ?
Dr Fawzi Derrar : Quelle que soit la stratégie de dépistage, le confinement reste le meilleur moyen de freiner la transmission du virus. La Corée du Sud, qui l’a adopté en première intention, a réduit la courbe de l’épidémie rapidement. Les pays du sud de l’Europe, qui ont tardé à prendre une telle décision, l’ont chèrement payé. Le confinement à l’échelle large est une stratégie de contrôle du virus. Il réduit  le  nombre  de  contacts et  donc  le nombre de personnes contaminées par un sujet positif.

L’isolement partiel de la population est-il aussi efficace ?
Bien sûr. Dans certaines zones, on ne parle même pas de circulation du virus, mais de foyers ponctuels, c’est-à-dire quelqu’un venu d’une autre wilaya ou un résident en contact avec une  personne  arrivée  dans sa région. La wilaya est néanmoins indemne de la circulation du coronavirus. Le confinement n’a pas vraiment sa raison d’être. Par contre, dans les villes où le virus circule, comme à Blida et à Alger, le confinement s’impose pour pouvoir rompre la chaîne de transmission.

Pourquoi,  pour  le  moment,  l’Algérie  n’a-t-elle  pas  recouru  au   dépistage ?
Il faut savoir que de nombreux pays n’ont pas recouru au dépistage massif. Cela dépend en fait des objectifs assignés à la stratégie de lutte contre le coronavirus. Je pense que  dès  lors  que  nous  parvenons  à  dépister, en Algérie, les personnes  contaminées  et, plus important,  à  suivre les sujets contacts, c’est largement suffisant.  Nous  n’avons  pas  besoin, dans l’état actuel, d’un dépistage  massif, auquel on  peut faire  appel  en fonction aussi des moyens de diagnostic et de dépistage dont nous disposons.

Si l’on comprend bien, vous faites les tests a posteriori, c’est-à-dire après l’apparition des symptômes…
Non, je vais m’expliquer. La majorité des cas, dans les données mondiales, sont des formes bénignes. Ils ne sont pas détectables. D’autres personnes ressentent les premiers symptômes d’une contamination au coronavirus, c’est-à-dire des maux de  tête  et  l’écoulement  nasal,  sans  éprouver  le besoin  de  consulter.

Elles  prennent  le  Paracétamol,  et  généralement  ça  marche.  C’est  quand   des  complications  surviennent  ( respiration  difficile,  forte  fièvre  persistante, amaigrissement) que les gens partent à l’hôpital. Ils sont alors diagnostiqués par des techniques de laboratoire. Mais les sujets contacts ne se manifestent pas car ils sont asymptomatiques.

Il faut aller les chercher. En finalité, pour procéder à un dépistage massif, il faudrait capter tous les cas bénins, asymptomatiques et compliqués. Nous ne pouvons pas avoir cette statistique globale et précise car toutes les personnes contaminées ne sont pas identifiables. Une nouvelle option de dépistage s’offre à nous : les tests sérologiques (analyser une goutte de sang afin de détecter des anticorps produits par le système immunitaire en réponse à l’infection au Covid-19, ndlr).

Il sera possible de procéder au dépistage aléatoire sur toute la population, et on saura combien de personnes ont été en contact avec le virus, même si elles n’ont pas été nécessairement malades. Les tests sérologiques ne sont pas encore homologués par l’OMS. Dès qu’ils seront autorisés, nous pourrons envisager un dépistage large de la population.

Combien de tests PCR sont réalisés par jour ?
Certaines  semaines, nous  avons  reçu  à  l’Institut  Pasteur  jusqu’à  240 prélèvements.  À d’autres  périodes, 100 échantillons. En moyenne, 150 à 160 tests sont réalisés par jour. Actuellement, nous observons une certaine stabilisation du nombre des prélèvements. Avec ses annexes, l’Institut Pasteur peut analyser quotidiennement jusqu’à 400 échantillons.

L’hôpital d’Ouargla, que nous  avons  aidé à mettre en place  la technique de dépistage, prend en charge la demande des wilayas du Sud. Pour les kits de dépistage, nous avons reçu une dotation de la Chine et une autre d’un pays européen, en sus de nos réserves, évaluées à 32 000 kits de diagnostic PCR. Nous réceptionnerons cette semaine une autre commande.

Y aurait-il un risque d’avoir de faux diagnostics ?
Le virus passe par une étape où il n’est pas détectable. Un cas négatif peut être testé positif dans une deuxième phase. C’est ce qui est arrivé à l’adolescente de 16 ans décédée en France. Il faut aussi que le prélèvement soit fait correctement. Nous recevons régulièrement des échantillons aveugles de l’OMS que nous analysons comme une épreuve de fiabilité. Nous avons 100% de réussite.

Les experts affirment que seulement 20% des cas développent des symptômes. Peut-on dire que le nombre total des personnes infectées au coronavirus avoisine les 10 000, tenant compte de plus de 1 900 cas confirmés comptabilisés par le ministère de la Santé ?
Il est hasardeux d’extrapoler une statistique. Jusqu’à présent, l’Algérie ne connaît pas une circulation intense du virus. À l’Institut Pasteur d’Algérie, qui représente une lecture vitrine, nous avons reçu, à partir du premier cas et jusqu’à  hier, quelque   6 500  prélèvements. Nous   n’en  avons  confirmé  positifs  que  1 907.

Ce  qui  représente   approximativement 23% des demandes d’analyses. Inversement, 77% des cas suspects ne sont pas atteints du Covid-19. Dans une situation de circulation massive du virus, comme c’est arrivé dans le sud de l’Europe, on aurait  eu  4 000  à  5 000  cas  positifs.  Je  pense  que l es mesures  de confinement prises précocement ont eu des effets positifs sur la circulation du virus.

Vous supposez que l’Algérie est à l’abri d’une grosse épidémie…
Oui, à mon avis, nous n’aurons pas le profil de circulation comme aux États-Unis et en Europe. Nous atteindrons  un pic épidémique  qui  se stabilisera. Cette stabilisation durera un certain temps jusqu’à ce que le virus ne trouve plus de sujets à contaminer. La courbe redescendra progressivement. Ce que je peux dire, le pic plateau en Algérie sera inférieur à celui observé en Europe et en Amérique.

En clair, c’est tout à fait normal qu’on recense des cas confirmés chaque jour. Cela prouve que nous parvenons à les trouver. Mais avoir un jour 100 cas et le lendemain 5 000 est un scénario non envisageable. La deuxième donnée importante est le nombre de malades  admis à l’hôpital.  Dans  la  phase de stabilisation épidémiologique et clinique, les formes graves baissent.

Troisièmement,  plus le  virus devient transmissible, plus sa sévérité diminue. Il n’est pas  à  écarter  qu’il  acquiert  des  mutations  qui  vont  stopper  sa   propagation.  C’est  le  schéma  de  l’épidémie  au  Sras ( syndrome  aigu respiratoire sévère, ndlr) en 2003. Le virus a complètement disparu l’année suivante.

Certains  pays  comme la Suède ne  préconisent  aucune  mesure  de confinement, laissant la population acquérir naturellement l’immunité contre la charge virale. Est-ce bien réfléchi ?
Un des premiers pays à avoir préconisé l’installation de l’immunité chez la population générale est le Royaume-Uni. Cette stratégie n’a pas prouvé son efficacité dans ce pays. Il faut certes prendre en compte la densité de la population. Une stratégie fonctionne dans une région et pas dans une autre. Il faut du recul pour évaluer toutes les approches.

Dans des publications scientifiques, il est établi que les personnes qui guérissent d’une infection au coronavirus développent une immunité au bout de quinze jours. Cette immunité acquise empêche une réinfection pendant plusieurs mois. Donc les patients immunisés sont un frein pour la transmission du virus.

Une population relativement jeune serait-elle plus résistante ?
Oui, c’est un paramètre à prendre en considération. Le risque d’infection augmente avec l’âge. Le coronavirus attaque essentiellement les personnes vulnérables, même s’il peut affecter gravement de jeunes adultes et des enfants. C’est une caractéristique des infections virales.

En règle générale, les enfants sont de grands transmetteurs de la maladie, mais contractent rarement des formes graves. Des nourrissons, hospitalisés à l’hôpital d’El-Kettar, sont testés positifs, mais n’ont aucune symptomatologie.

Le Covid-19 est-il plus virulent que le Sras ?
Le Sras a fait 800 morts sur 8 000 cas en 2003. Le taux de létalité est plus élevé que celui du Covid-19. À l’époque, nous n’avions pas les moyens technologiques dont nous disposons actuellement. Les techniques d’identification du Covid-19 ont été développées rapidement en période d’épidémie.

En Algérie, nous avons détecté le virus grâce à une collaboration avec l’OMS. Nous l’avons séquencé. Nous avons constaté que la structure génétique du virus algérien est identique de 95 à 97% à la souche isolée en Haute-Savoie, en France. Donc, on sait avec précision que ce n’est pas une souche nouvelle née en Algérie, mais importée de France.

C’est une souche classée groupe génétique G, auquel appartiennent des souches du virus français, italien et espagnol. C’est un virus globalement homogène. Il tue à hauteur de 3% de la population infectée. Il est loin derrière le Sras de 2003 ou le coronavirus qui apparaît dans la Péninsule arabique et dont le taux de mortalité est de 37%.

Justement, pourquoi le taux de mortalité est-il si élevé en Algérie ?
C’est une erreur. Le taux de mortalité est rapporté au nombre de patients contaminés au coronavirus hospitalisés et non à tous les cas positifs. Le taux de létalité est surestimé.

Propos recueillis par : Souhila Hammadi

 

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