RAPHAËLLE BRANCHE, HISTORIENNE, À L’EXPRESSION”La connaissance de la vérité est le meilleur antidote à l’ignorance”

RAPHAËLLE BRANCHE, HISTORIENNE, À L'EXPRESSION

Raphaëlle Branche est historienne, spécialiste de la guerre d’Algérie, de l’étude des violences en situation coloniale, rédactrice en chef de la revue Vingtième siècle, revue d’histoire et membre du Conseil supérieur des archives. Dans notre interview, elle soutient que «la relation franco-algérienne n’est pas faite uniquement de souffrances et il y a d’autres sujets à faire exister que la douleur». L’historienne précise aussi que «depuis 1962, les relations entre la France et l’Algérie ne sont pas faites seulement des héritages d’une histoire coloniale.»

L’Expression: L’ouverture des archives françaises et algériennes de la guerre d’Algérie peut-elle faire la lumière sur les circonstances des assassinats, de la pratique de la torture et tous les dépassements qui ont été soulignés dans beaucoup de témoignages? Cette ouverture pourrait-elle dépassionner les débats des deux côtés?
Raphaëlle Branche:
Je ne suis pas sûre que la passion des débats soit liée aux archives. En revanche, que la douleur de ne pas connaître les circonstances de la disparition d’un proche ne puisse s’étancher sans la vérité, cela semble bien vrai, en Algérie comme ailleurs dans le monde. Sur ce point les archives ont un rôle à jouer, mais pas seulement. J’avais ainsi lancé en juillet 2012 un appel à ce que toute personne ayant eu connaissance d’un crime pendant la guerre puisse confier ce qu’elle savait. Des deux côtés, des civils comme des militaires ont vu des choses, ont commis des actions: ce sont des petites parcelles de vérité qu’on pourrait tenter d’assembler pour parvenir à éclairer les circonstances précises de la destruction de telle infirmerie du maquis, de telle embuscade, de tel bombardement, de telle mort sous la torture. Dans les archives, que ce soit du côté de l’armée française ou du côté de l’ALN, on peut trouver des informations précises sur tel ou tel fait, mais la recherche est compliquée et plus souvent susceptible de ne pas aboutir. Non pas que les archives aient été intentionnellement détruites, mais parce qu’elles ne contiennent pas forcément des éléments susceptibles de renseigner les familles. Ainsi, quand on décidait d’achever un blessé puis de l’enterrer, on ne savait la plupart du temps pas son nom et, si on le savait, pourquoi l’aurait-on noté dans un document? Pour quel usage? Il faut se rappeler toujours que les archives ne sont pas des documents destinés à ceux et celles qui enquêtent sur le passé: ce sont des documents utilisés par les administrations, les armées, les partis politiques, etc. pour leur fonctionnement quotidien. Ce qui est inscrit dedans y est parce que cela est utile à ces institutions, quand elles fonctionnent.

Lors de sa dernière visite en Algérie, le président français Emmanuel Macron avait déclaré qu’il remettra à l’Algérie une copie des archives de la période coloniale, longtemps réclamée par Alger. Pensez-vous que cette promesse sera tenue par Paris? Pourquoi tant de réticences à fournir ces archives?
D’après ce que je sais, le président Macron a effectivement remis au Premier ministre algérien une copie de plusieurs dizaines d’inventaires concernant la période coloniale. Il faut savoir que de très nombreuses archives concernant cette période et présentes en France ne sont toujours pas inventoriées: cela signifie qu’on a une idée de ce qu’elles contiennent, mais qu’il est encore nécessaire de regarder à l’intérieur pour en faire une description précise. Récemment ainsi, les archives de plusieurs communes mixtes (qui regroupaient d’immenses territoires à l’époque coloniale, entre la fin du XIXe siècle et les années 1950) ont été inventoriées. On peut désormais espérer faire non seulement une histoire de l’administration coloniale (qui a produit ces documents), mais aussi une histoire sociale, économique, politique des Algériens de cette époque. Je ne sais pas ce que ces inventaires représentent par rapport à l’ensemble des archives existant en France et susceptibles de concerner l’histoire de l’Algérie. A ce stade, la remise de ces inventaires signifie qu’on donne la possibilité à l’Etat algérien de savoir quels documents sont présents en France. Je suppose que cette remise des copies n’est qu’un premier pas et qu’il y en aura d’autres. Evidemment, il ne s’agit pas de fournir les archives elles-mêmes. La position de la France sur ce point n’a pas changé, à ma connaissance: les archives ont été réparties à l’indépendance entre les deux pays selon une logique contestable, mais une logique qui fait que désormais les documents présents en France y resteront. Faire des copies serait une option, mais son coût est sans doute prohibitif. De même d’ailleurs pour une partie des archives du FLN et du GPRA qui pourraient certainement intéresser la France – même si on ne saurait comparer les archives d’un Etat sur plus d’un siècle avec les archives d’un mouvement de libération largement clandestin puis en exil pendant quelques années.

Evoquant les documents et archives d’histoire française et algérienne, vous avez déclaré dans le quotidien Le Monde «qu’il est urgent d’engager un débat transparent sur les critères de sélection de documents afin que, demain, puisse être écrite une histoire complexe et nuancée de notre présent». Pourriez-vous être plus explicative et illustrative?
Cette phrase n’était pas spécialement liée aux archives concernant l’Algérie, mais à un débat qui commence en France à ce moment lié à une décision du ministère de la Culture (dont dépend la grande majorité des archives françaises, même quand elles n’ont pas été produites par ce ministère). Le ministère semble vouloir réviser les critères de sélection qui président aux tris que font quotidiennement les archivistes quand ils reçoivent les documents produits par l’administration. Le ministère semble considérer que stocker les archives coûte trop cher et qu’il serait souhaitable d’en conserver moins. Je proposais que cette redéfinition des critères de sélection soit faite de manière transparente et en y associant les représentants des usagers des archives, citoyens et historiens. Sélectionner est un acte définitif et qui engage l’écriture de l’Histoire. Il ne s’agissait pas, pour moi, de remettre en cause le travail que font les archivistes, mais de sensibiliser les lecteurs du journal à l’idée que la manière dont les administrations décident (ou non) de verser leurs archives puis dont les archivistes décident (ou non) de les conserver, conditionneront la capacité des générations futures à connaître le passé dans sa complexité.


Source : lexpressiondz.com

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