Récit : la violence déployée à alger n’a pas écrasé un vaste mouvement pacifique

Depuis l’indépendance, l’Algérie n’a jamais connue un tel mouvement populaire qui revendique pacifiquement le départ d’un président de la république. Plusieurs millions d’algériens ont envahi les rues, hier, 1 mars. A Alger, la manifestation qui a commencé avec des fleurs s’est achevée avec des heurts à quelques centaines de mètres de la présidence de la république, destination finale des manifestants.   

« Aujourd’hui, ça va être une journée historique. Tout le peuple est révolté contre ce système mafieux qui a sombré notre pays dans une crise politique sans précédent » lance un militant à son ami, qui descendent la rue Didouche Mourad dès la matinée. Un ciel bleu, les rues totalement barricadées par les dispositifs déployés dans toutes les ruelles. Alger est sous très haute surveillance.

Sous le bruit assourdissant des pales d’hélicoptère qui survolent la capitale, les agents de police en civils procèdent à la vérification systématique de tous les passants. « Peut-on voir ce qu’il y’a dans votre sac-à-dos ? » nous interpellent trois agents en civil.

Après vérification de la carte de presse et le contenu du sac-à-dos dans lequel se trouvait l’appareil photo, ils nous conseillent gentiment de cacher la bouteille du vinaigre qui attire l’attention. « Nous sommes là pour veiller sur la sécurité et rien d’autre. Bon courage pour votre travail et surtout faites attention à vous » nous souhaite un des agents qui montre un sourire sur le visage malgré le regard méfiant.

Récit : la violence déployée à alger n’a pas écrasé un vaste mouvement pacifique
Crédit photo : INTERLIGNES MEDIA | Un manifestant qui oppose aux CRS une pancarte sur laquelle est marquée « Silmiya (Pacifique »

l’ambiance est plutôt effervescente

Au siège, du Rassemblement de la culture et de la démocratie (RCD), sis à Didouche, les manifestants préparent leurs pancartes. Farid Hami, fervent militant de la cause démocratique parle de la stratégie à mettre en place durant la marche : « Nous devons préparer notre carré dès maintenant. Comme ça, on va rejoindre la foule dès son passage devant le siège ». Ici, l’ambiance est plutôt effervescente.

C’est l’occasion aussi pour les militants qui ne se sont pas vus depuis longtemps de papoter. Un coin du siège est rempli de milliers de bouteilles d’eaux entreposées. « On les a préparé spécialement pour les manifestants. Avec cette chaleur, ça peut soulager au moins quelques personnes » nous explique Farid.

Un peu plus bas, aux arrêts de bus de Meissonnier, Yasmine observe depuis chez elle le dispositif déployé. « Je suis impressionnée. Même le bus qui devait s’arrêter pour déposer des voyageurs n’a pas pu stationner, car l’arrêt est occupé par le chasse neige et les camions des forces anti-émeute » nous confie-t-elle. Très perturbés, le déplacement en transport, est très difficile.

« Bouteflikisme »

« Sur les cinq accès (bouches de métro Ndlr) que compte la station de métro de la grande poste, on laisse que deux accès ouverts. Généralement, on laisse l’accès qui donne aux escaliers qui mènent vers le Boulevad Amirouche, et une deuxième, selon les instructions des policiers qui sont dans la station » nous confie une source auprès de la RATP qui précisent que « Le chef de station travaille en étroite collaboration avec les agents de police présents sur les lieux ». « Ce vendredi, toutes les stations de métro sont fermées à partir de midi, c’est sous la demande des services de sécurité » conclut notre source.

Récit : la violence déployée à alger n’a pas écrasé un vaste mouvement pacifique
Foule des manifestants dans la rue de Hassiba Ben Bouali à Alger centre

À 13 heures, les premières foules commencent à se constituer du coté de champ de manœuvre. La majorité des manifestants sont venus avec des pancartes et des emblèmes du pays. Zina, 30 ans, est venue avec sa maman sexagénaire. La jeune avocate brandit une pancarte sur laquelle est marqué « J’ai 30 ans, j’ai vécu 10 ans de terrorisme et 20 ans de Bouteflikisme ».

Très contente d’être là malgré la peur affichée sur le visage de sa maman, la manifestante nous confie que c’est son avenir qui est en jeu : « Pas question pour moi de rater ce rendez-vous historique. Nous sommes venus leur donner une leçon de démocratie et surtout de civisme. Ils ont gouverné pendant 20 ans, et nous ne pouvons même pas vivre sereinement malgré la manne financière qu’ils ont dépensée. On aurait pu construire avec cet argent un des pays les plus beaux et les plus développés au monde ».

Certains préfèrent leur offrir de l’eau et des fleurs 

Vers 13 heures, les CRS forcent les manifestants pour les contenir à la rue Hassiba Ben Bouali. Au début, c’est sans incident. Mais vu la résistance de certains, les agents des forces anti-émeutes lancent des gaz lacrymogènes vers les manifestants qui restent calmes malgré la situation tendue.

« Silmiya Silmiya (Pacifique, pacifique) » et « Ya chorta ntouma khawetna (policiers : vous êtes nos frères) » scandent les manifestants pour demander d’arrêter le lancement des gaz lacrymogènes. Ces dernier finissent par se replier dans la rue Hassibla. Des images très émouvantes des manifestants qui serrent les agents des forces anti-émeutes dans leurs bras. Certains préfèrent leur offrir de l’eau et des fleurs.

Les manifestants se comptent en milliers. La rue est pleine. Ils continuent d’affluer. Mais vu le dispositif qui les empêchent de passer vers la place du 1er mai, ils décident d’aller dans l’autre sens. La marche commence vers 13H30.

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Crédit photo : INTERLIGNES MEDIA | Foule des manifestants dans la rue de Hassiba Ben Bouali à Alger centre

« Bouteflika, Ouyahia »

Durant tout le trajet, les femmes âgées, dans les balcons, poussent des youyous et brandissent les drapeaux du pays sur les balcons en guise de solidarité. Quand les manifestants arrivent à la place Mauritania, un autre dispositif est déployé pour les empêcher de progresser. Les manifestants se comptent maintenant en dizaines de milliers. Il est impossible aux agents de l’ordre de les arrêter malgré les maintes tentatives visant à les disperser, et ce en les vaporisant par les gaz lacrymogènes. Cers derniers finissent par céder.

Au même moment, des grandes foules se sont constituées à la place Audin et à la rue Didouche Mourad. Tous les manifestants se sont rejoint au boulevard Mohamed 5 et se dirigent vers le siège présidence de la république. « Rien ne nous arrêtera, allons-y, allons-y » crie ce manifestant qui a, à peine 20 ans.

En chant, les manifestants avancent et demandent le départ du système en place. « Bouteflika, Ouyahia, Houkouma irhabia (Le gouvernement de bouteflika et Ouyahia est terroriste) » et « ma kach el khamsa ya Bouteflika, djibou el BRI ou zidou saaiqa (pas de cinquième mandat pour toi Bouteflika, même si vous ramenez le BRI et la force d’élite) sont les deux slogans qui ont marqué cette manifestation.

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Crédit photo : Ferhat Bouda | Des femmes manifestent contre le 5e mandat de Abdelaziz Bouteflika

« On ne cherche pas la violence »

Au rond point des beaux arts, l’ambiance est tout autre. Un impressionnant dispositif est déployé. La stratégie des agents de police est de rediriger les manifestants vers la rue Didouche Mourad. Mais la stratégie ne semble pas aboutir. Toutefois, Les CRS réussissent à repousser les manifestants pour dégager le rond point. Jusque-là, la situation est maitrisée et les marcheurs applaudissent les CRS qui leurs lancent des bombes lacrymogènes.

Pour mettre en avant le caractère pacifique de la manifestation, les protestants qui veulent rejoindre El Mouradia lèvent les mains en l’air et scandent « Silmiya Silmiya ». Des scènes de fraternité et de calme qui ne peuvent passer inaperçues : « vous êtes nos frères, nous ne voulons pas faire de mal, ni de casse. On ne cherche pas la violence » crie l’un des manifestants qui a perdu son sang froid quand il a vu les premiers citoyens évanouis et allongés sur le rond-point. « On ne veux pas de violence, on veut juste faire passer un message pacifiquement, pour un avenir meilleur de vos enfants » cria encore le même manifestant qui, s’agenouille devant les CRS, avec un drapeau sur l’épaule.

Des scènes très fortes de solidarité entre CRS, policiers en civils et manifestants marquent cet instant. Ils sont tous venus porter assistance aux personnes évanouies et allongées sur le rond point, avant l’arrivée de la protection civile. Ils se donnent même de l’eau et du vinaigre pour se soulager.

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Crédit photo : Ferhat Bouda | Un groupe de manifestants demandent aux CRS et manifestants d’arrêter les affrontements

l’assaut

Tout se passe bien, dans le calme, et soudain, les policiers reçoivent un ordre pour donner l’assaut. Ils lancent des dizaines de bombes lacrymogènes dans tous les sens pour disperser les manifestants. Ces derniers essayent de persister et forcer le barrage mais les tires des CRS s’intensifient.

Dépassés, les manifestants répliquent et lancent des pierres, barrent la route avec des poubelles. Impossible de contrôler la situation. Certains manifestants préfèrent rebrousser chemin, mais d’autre persistent et veulent atteindre le palais de la présidence. Ainsi, ils se séparent en petits groupes et courent dans tous les sens et trouvent refuge dans les bâtiments autours et l’école des beaux arts.

Pour calmer la situation, un groupe de manifestants brandissent des drapeaux et tentent de calmer les esprits. Ils se mettent entre les CRS et les manifestants. « Arrêtez, arrêtez » lancent les manifestantes et lèvent les mains pour demander aux manifestants et CRS d’arrêter, mais elles sont plutôt coincées entre les bombes lacrymogènes et les jets de pierres.

Les forces de sécurité passent à la vitesse supérieure. Le camion canon à eau est engagé pour chasser les marcheurs qui résistent. Un autre groupe de manifestants surprend les forces de sécurité. Ils descendent le chemin Ziryab vers le rond point où sont stationnés les engins et les véhicules 4X4 de la police. Ils scandent encore une fois « Silmiya Silmiya » et réussissent à forcer le cordon de sécurité.

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Crédit photo : INTERLIGNES MEDIA | Après avoir essayé de convaincre les manifestants et CRS d’arrêter les heurts, cette femme n’arrive pas à résister au gaz lacrymogène. Son comagnon lui apporte du vinaigre pour atténuer l’effet du gaz lacrymogène.

serrer dans ses bras

C’est à ce moment que les CRS se replient et laissent la foule passer. Au même moment, les ambulances de la protection civile arrivent pour évacuer les blessés des deux camps. Le calme revient pour quelques minutes. Les rues autours du rond point sont couvertes de pierres. Malgré les heurts, les CRS et les manifestants se saluent. « Nous n’avons rien contre vous, mais contre les gens qui donnent des ordres plus haut » chuchote un manifestant à l’oreille d’un CRS, avant de le serrer dans ses bras.

Les engins de la polices font demi-tours et se redirigent vers la présidence de la république. Ils ont certainement reçu des ordres pour se positionner plus haut. Malgré qu’une partie des manifestants a préféré rebrousser chemin après l’accrochage, des milliers d’autres avancent vers la présidence de la république, qui n’est plus qu’à un kilomètre et demi.

A l’angle du boulevard des martyrs, les CRS ont une nouvelle fois essayé de repousser les manifestants, mais ces derniers sont beaucoup plus nombreux. Après quelques minutes d’heurts, le cordon est forcé. Les caméras de la télévisons nationale sont présentes sur les lieux. Leur siège n’est qu’à quelques dizaines de mètres, mais pour les manifestants, « le caméraman filme pour rien, car les images seront manipulées. Je n’ai rien contre ce caméraman, mais on sait tous qu’ils vont manipuler les images » nous confie un manifestant. Les protestataires qui continuent à progresser sont tous jeunes. Ils sont nés en majorité durant le règne de l’actuel président qu’ils veulent « dégager ».

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Crédit photo : DR | Violents heurts devant le lycée Descartes à quelques centaines de mètres d’El Mouradia

Une vraie scène de guerre

Impatients d’atteindre leur destination finale, les marcheurs qui revendiquent le départ de l’actuel président Abdelaziz Bouteflika avancent en courant malgré qu’ils ignorent ce qui les attendait plus loin. À quelques mètres encore, un autre dispositif attend les manifestants. Mais cette fois-ci, les CRS sont appuyés par les engins et les agents du Groupement des opérations spéciales de la police (GOSP), qui est un groupe d’élite de la Police nationale créé en 2015 et opérationnel depuis 2016.

Positionnés devant le Lycée Descartes, les forces de l’ordre donnent l’assaut. Malgré le nombre important d’agents, les manifestants répliquent avec des jets de pierres et mettent le feu à des pneus et à des poubelles tirées au milieu de la rue. Les CRS font usages de Gaz lacrymogènes et ripostent violemment à leur tour par le jet de pierres. Les « Chasses neiges » de la Police tentent de dégager la route barrée mais les manifestants repoussent les CRS qui protègent ces engins. Une vraie scène de guerre.

Le son des alarmes dégagé par les engins de la police ajoute de la peur à l’ambiance. Les blessés des deux cotés se comptent en dizaines. Les agents de la protection civile interviennent sans arrêt. Parfois, ils s‘interposent entre les deux pour pouvoir évacuer les blessés. Les ambulances se défilent l’une après l’autre pour évacuer les blessés.

Un véhicule est brulé

Les affrontements durent plusieurs heures, depuis le premier incident au rond point des beaux arts. Quand la nuit commence de tomber, les agents de police en civil, réussissent à interpeller plusieurs manifestants. Parfois, les interventions sont très musclées.

Selon des témoins rencontrés sur place, certains manifestants se sont attaqués à un magasin : « ils ont pillé un magasin un peu plus bas, et d’ailleurs, il y’a même quelques appareils d’électroménager sur les trottoirs » nous raconte un habitant du quartier qui surveille sa voiture garée à quelques dizaines de mètres.

Quand la nuit commence de tomber, les CRS réussissent à repousser la foule. À l’intersection du boulevard des martyrs, un véhicule est brulé. Les heurts sont très violents. Certains manifestants montent sur le « chasse neige » et tentent de le casser. Le conducteur n’a pas d’autre choix que de reculer. Plusieurs policiers sont blessés.

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Crédit photo : INTERLIGNES MEDIA | Véhicule brulé et cuisinière brûles devant l’hôtel Saint Georges

« trop tard, il était déjà mort »

Dans une loge d’une villa, une dizaine de manifestants ont trouvé refuge. Des femmes, des vieux et des jeunes. À l’intérieur de cette pièce, il fait noire. Pas de lumière. Un des manifestants nous raconte la scène de la mort d’un homme âgé. « les CRS ont répliqué violemment aux attaques des manifestants. Il était au milieu de la foule et il n’a pas pu échapper. Nous avons essayé de lui porter secours, mais trop tard, il était déjà mort » nous raconte-t-il avec beaucoup de tristesse.

La mort est confirmée par la famille quelques heures plus tard. Il s’agit de Hassan Benkhedda, âgé de 60 ans. Il est le fils de Benyoucef Benkhedda, le deuxième président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

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Crédit photo : INTERLIGNES MEDIA | Des manifestants montent sur l’engin anti-émeutes et tentent de le casser.

le bilan est très lourd

Les CRS et les agents en civil chargent violemment les récalcitrants. Selon eux (Police), « ce ne sont pas des manifestants, mais des jeunes venus casser et voler ». La police a procédé avec force à l’interpellation de ces « casseurs ». Plus bas, au rond point des beaux arts, les agents de nettoyage dépêchés ramassent les pierres. « Nous avons ramassé les poubelles qui restent utilisables et nous sommes entrain de les remplir de pierres. Il y’a plusieurs bennes à remplir » témoigne cet agent de nettoyage.

Le calme est tombé avec la nuit. Le bilan est très lourd. Au moins un décès. La DGSN a indiqué dans un communiqué rendu public hier soir, « 57 blessé coté police et 7 coté des manifestants ainsi que 45 manifestants interpellés ». Pour la première fois dans l’histoire du pays, des hommes politiques de toutes mouvances, des hommes d’affaires, des cadres, des simples citoyens, hommes femmes et enfants ont exprimé leur ras-le-bol  de ce système qui gouverne.

Une question demeure sans réponse jusqu’à l’heure : S’il s’agit de « casseurs » venus déstabiliser la marche qui a commencé avec des fleurs, qui est derrière eux ? Qui sont-ils?

Source : inter-lignes

inter-lignes