Attentisme, verbiage et bricolage face à une grave crise économique annoncée

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Par Pr Mohamed Bouchakour – Notre pays traverse une crise politique inédite. Celle-ci fait l’objet d’un foisonnement d’interprétations et de feuilles de route destinées à lui proposer des issues sur lesquelles il n’est pas nécessaire de revenir ici. L’objet de cette contribution est d’évoquer les questions économiques qui se posent dans le contexte de cette crise et qui restent très largement occultées dans le débat. Pourtant, celles-ci se posent avec une acuité et une urgence extrême et chaque jour perdu dans leur prise en charge sera payé dix fois plus cher, une fois la crise politique résolue. Bien plus, s’il est vrai que le «temps politique» est plus long que le «temps économique», il faut garder à l’esprit que «l’économie a toujours le dernier mot». Aussi, faut-il craindre que la meilleure feuille de route de sortie de crise politique risque d’être dans sa mise en œuvre fortement compromise et, peut-être même, pulvérisée de plein fouet par le télescopage de conditions économiques devenues entre-temps invivables.

En première approche, ce que l’on observe actuellement se résume à une situation économique caractérisée par une rupture des équilibres macro-financiers interne et externe, du fait de la chute des prix du pétrole intervenue en juin 2014, mais aussi de la grande vulnérabilité de nos grands agrégats économiques à la mono-exportation d’hydrocarbures.

Le déficit de la balance commerciale (environ 50 milliards de dollars cumulés de 2015 à fin 2018) et la prétendue impossibilité de compresser les importations (pour des raisons d’intérêts claniques) n’ont pas laissé d’autre recours que de puiser dans des réserves de changes qui ont fondu de 60% depuis 2013 pour passer, à fin 2018, sous la barre des 80 milliards de dollars. Dans trois ans, au maximum, ce stock de devises sera complètement tari, alors que l’on sait que la prudence – pour ne pas dire la sécurité nationale – voudrait qu’on le ménage pour le maintenir au moins au-dessus d’un ratio de 12 mois d’importation.

Quant au déficit budgétaire, suite à l’assèchement du fonds de régulation des recettes qui a pu, un moment, assurer la «soudure», il a été comblé par un recours systématique à la planche à billets, un artifice d’autant plus inconsidéré qu’aucun effort n’a été fait pour réduire le train de vie de l’Etat et que les 6 565 milliards de dinars imprimés sans contrepartie réelle à la fin janvier 2019, ont été destinés non pas à l’investissement, mais pour l’essentiel à des dépenses improductives. La fin du recours à la planche à billets vient d’être annoncée (juin 2019), mais sans que l’on sache qu’elles sont les mesures alternatives qui seront prises pour faire face aux dépenses tout en freinant l’emballement de la dette intérieure qui a déjà atteint 36% du PIB.

Tel est grosso modo le tableau des urgences économiques de court terme auxquelles le pays est confronté depuis quatre ans. A la place de solutions hardies et efficaces, on a eu droit à de l’attentisme dans l’espoir que le prix du pétrole se redresse, à du verbiage sur un nouveau modèle de croissance, à un bricolage de demies mesures et de fausses réponses.

La relance économique est reconnue par tous comme une urgence pour rétablir les équilibres macro-financiers, mais aussi pour résorber le fléau du chômage. Les dernières estimations le donne officiellement à 12,3%, mais ce taux cache des réalités encore plus terribles. Chez les jeunes de la tranche d’âge 16-24 ans, ceux-là mêmes dont plus de la moitié n’a aucun diplôme, il est de 30%, voire beaucoup plus chez les filles. A côté du taux de chômage, un autre indice est tout aussi révélateur de la dimension dramatique de ce fléau : la durée du chômage ; plus de 6 chômeurs sur 10 passent le cap d’une année. L’absence de perspective finit par conduire à toute sortes de palliatifs ou de dérives dans les activités informelles ou carrément à des drames sociaux (toxicomanie, délinquance, suicide, émigration clandestine).

On peut imaginer plusieurs issues possibles à la crise politique, mais une seule sera la bonne : celle qui rendra possibles et faisables les seules solutions efficaces à la crise économique. Les solutions tentées jusque-là ont toutes échoué. Elles avaient pour point commun de rappeler cet individu qui essaie de soulever un seau en se tenant debout à l’intérieur. La première condition pour sortir de la crise est de «se tenir debout à l’extérieur du seau». Cette posture passe, en ce qui concerne notre propos, par cinq orientations de rupture très solidaires entre elles.

Libérer tous les potentiels nationaux

Le régime de croissance consacré au cours de ces vingt dernières années a montré toute son inefficacité. Il est à l’origine de l’extrême vulnérabilité de l’économie nationale. D’autres moteurs de croissance que la dépense publique nourrie à la rente des hydrocarbures, doivent être allumés. Fondés principalement sur l’offre, ils renvoient à l’investissement productif en vue de développer des exportations hors hydrocarbures diversifiées, massives, compétitives et porteuses de valeur ajoutée, et de reconquérir le plus possible des parts de marché national par la substitution de la production domestique aux importations. Ce régime de croissance doit cesser de miser à outrance sur les facteurs de production qui ont fait à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le bonheur des deux premières révolutions industrielles, à savoir le capital et le travail. Ces derniers ont perdu aujourd’hui une grande partie de leur potentiel.

L’avantage est que nous sommes relativement libérés du poids financier très lourd des schémas d’industrialisation classiques, mais la contrainte est que cette nouvelle donne limite l’option des investissements à haute intensité de main-d’œuvre, alors que le pays vit un chômage endémique qui a atteint des seuils socialement et politiquement intolérables.

Il ressort que le nouveau régime de croissance devra donner toute leur place aux investissements fortement créateurs d’emplois tout en plaçant les activités concernées sous un protectionnisme renforcé, exactement comme le font les pays les plus libéraux lorsque leur intérêt national l’exige. Ce nouveau régime de croissance devra donc réaliser le tour de force de résorber le chômage par des approches extensives, tout en privilégiant les atouts liés à l’économie de la connaissance tels qu’ils ont été promus par la troisième révolution industrielle qui a éclos dans le dernier quart du XXe siècle et la quatrième révolution industrielle, actuellement en cours.

Ceci suppose donc des politiques sectorielles audacieuses mais réfléchies qui tiennent compte intelligemment des opportunités et contraintes des marchés internationaux, des chaînes de valeurs mondiales, de la géopolitique et des accords commerciaux passés par le pays et des défis que ses propres forces et faiblesses lui permettent raisonnablement de se lancer. Ces politiques doivent couvrir la plupart des filières, branches et niches d’activités convoquées par le nouveau régime de croissance et s’attacher à y faire émerger un tissu de PME-PMI dense et diversifié, ainsi que des champions nationaux dans des activités sélectionnées.

Dans cette perspective, une attention particulière doit être réservée aux institutions d’appui, de soutien et d’accompagnement qui forme l’environnement immédiat des affaires : TIC et numérisation, intelligence économique, formation, conseil et expertise, infrastructure qualité et normalisation, système bancaire et financier, logistique internationale, diplomatie économique. Chaque secteur ministériel devrait pouvoir afficher dix actions et mesures fortes à prendre à court terme pour sortir du marasme actuel et amorcer la dynamique d’avenir.

En dehors de cela, le nouveau régime de croissance exige un climat général des affaires à la fois incitatif aux investissements, aux IDE et au transfert des technologies, et respectueux du développement durable, surtout sur le plan de la préservation de l’environnement, du respect du travail décent. Mais tout ceci serait encore insuffisant, voire même impossible en l’absence d’une bonne gouvernance en rupture avec celle qui a prévalu jusque-là.

De la gouvernance mafieuse à la gouvernance vertueuse

La bonne gouvernance est totale ou n’est pas. Elle part de l’entreprise et s’élève au plus haut sommet de l’Etat. R. Perez, un spécialiste de la gouvernance la présente sous la forme d’un système de poupées russes ou chaque niveau assure le contrôle et la commande du précédent selon une architecture en cinq étages :

  • le management : il propose des méthodes et outils applicables aux organisations (entreprises privées, institutions publiques, organisations de société civile) ;
  • la gouvernance : elle représente le management du management, ou méta-management au sein des organes de gestion des organisations (conseil d’administration, assemblée générale) ;
  • le management de la gouvernance : il est confié à l’échelle de l’espace intermédiaire à des autorités de régulation dont les champs de compétences sont sectorielles ou transversales ;
  • la gouvernance de la gouvernance : elle relève du contrôle politique et juridictionnel sur les autorités de régulation ;
  • la méta-gouvernance : elle renvoie à des principes fondamentaux régissant toute la vie publique et qui peuvent être instaurés par des lois cadre ou par des dispositions constitutionnelles.

Toute bonne gouvernance combine quatre principes cardinaux : la responsabilisation, la redevabilité, la transparence et l’équité. Ces principes ont pour corollaires le contrôle de la conformité pour lutter contre la mauvaise gestion et les malversations et l’évaluation des processus et surtout des résultats en vue d’éclairer les décisions futures, d’alimenter la courbe d’apprentissage et d’expérience et, enfin, d’assurer bien-sûr la redevabilité et la sanction positive et négative. Face aux inégalités sociales et territoriales et pour pondérer les choix politiques, la bonne gouvernance préfère toujours les approches en termes d’équité à toute autre forme d’arbitrage. La bonne gouvernance passe donc par la réhabilitation du contrôle, l’institutionnalisation de la pratique de l’évaluation et la remise en cause de la règle bureaucratique des pouvoirs centralisés et concentrés qui entravent celle de la responsabilisation. Ceci suppose une rupture radicale avec le système en cours.

M. B.

Coordonnateur du cercle de réflexion NARé (Notre nouvelle Algérie républicaine)

(Suivra)

(*) Le titre est de la rédaction

Source : algeriepatriotique

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