Contribution du Dr Arab Kennouche – Manifeste pour une sortie de crise

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Par Dr Arab Kennouche – Alors que la guerre des clans fait rage au détriment des intérêts suprêmes de la nation, il semble opportun de porter le regard sur la nature véritable de la crise qui secoue l’Algérie afin de déterminer le champ d’intervention des futurs décideurs légitimes. Contrairement à une approche purement institutionnelle convoquant le droit sans avoir au préalable déterminé les questions d’essence politique, cette intervention a pour objet l’analyse des grandes questions de fond que se pose la société algérienne d’aujourd’hui et manifestée dans le hirak.

Il n’est, en effet, pas pensable de vouloir régler la crise actuelle par des échafaudages juridico-constitutionnels qui ne cernent pas les véritables questions. Dans l’histoire des grandes nations, on a constaté des phénomènes de rupture comme celle que vit l’Algérie actuellement. Par rupture, nous entendons un bouleversement tel de l’ordre économique et social que l’acteur principal, le peuple, la société ressent le besoin d’un changement de perspective idéologique qui, par la force des choses, conduit à une transformation politique profonde devenue salutaire, indispensable. L’exemple typique d’une telle rupture est celui de la Révolution française pendant laquelle une grande question était débattue et par le peuple et par les élites : monarchie absolue, constitutionnelle, ou passage direct à la République ? Et c’est la République qui l’emporta. En Italie, cette question fut aussi importante et c’est la République qui l’emporta. Mais l’Italie connut d’autres crises comme la fameuse question de Rome ou la détermination du pouvoir du pape face à celui de l’empereur.

En Algérie, on peut synthétiser la rupture actuelle sous la forme de trois questions cruciales : comment penser le retrait progressif du militaire ? Comment penser l’expression séculière de l’islam politique ? Enfin, comment penser la société capitaliste en Algérie ? Chacune de ces questions abrite, en fait, un dilemme entre deux positions presque en opposition : gouvernement civil ou militaire, islamisme ou conservatisme et, enfin, capitalisme sauvage ou social-démocratie ? L’implosion du système politique algérien actuel est de même nature que les ruptures évoquées plus haut : les manifestations du 22 février ont fait émerger de grandes questions de nature essentiellement politique qu’il est temps de formuler. Si la question de la république a été tranchée en Algérie, celle du militaire reste entièrement en suspens.

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Etat civil ou Etat militaire ?

Premièrement, il s’agit de régler les rapports entre la sphère civile et la sphère militaire. Il est impensable de vouloir régler la crise actuelle par de simples élections si cette question n’est pas traitée de fond en comble dans la future structure de pouvoir en Algérie. Il faut, en effet, définitivement sortir de l’Etat militaire «civilisé», c’est-à-dire ayant reçu un habillage civil pour la circonstance (cas des dictatures militaires parrainées par un civil fantoche comme en Asie du sud-est) ou bien de l’Etat civil «militarisé» qui, généralement, représente une dictature ou une monarchie absolue ayant privatisé l’armée (monarchie du Golfe, Maroc, etc.). L’Algérie devra s’affranchir définitivement de cette architecture perverse en adoptant un modèle proche des attributions constitutionnelles de l’armée.

On sait que le clanisme politique provient d’une matrice militaire impliquée dans la sphère civile au point où les décisions essentielles devant régir la vie politique proviennent de considérations militaires, elles-mêmes issues de joutes souvent régionalistes. Le principe d’une armée unie qui fait sa force ne s’accommode pas des principes de compétition politique même sains, les deux sphères étant par nature différentes. On doit donc promouvoir un retrait progressif du militaire en Algérie, sans tomber dans le piège de la récupération comme pendant la période Bouteflika.

Quelle forme d’Islam politique ?

Cette question est encore essentielle dans l’Algérie d’aujourd’hui. Depuis la fin de la décennie noire, elle n’a pas reçu un traitement de fond et définitif et la loi de concorde civile ne s’est pas révélé une solution pérenne à l’expression du politique en islam. Dans le mouvement du hirak, on s’aperçoit clairement de la sensibilité extrême à cette question de la part des Algériens qui craignent une nouvelle éruption de violence fondamentaliste. Les acteurs politiques doivent désormais s’atteler à inventer un modèle de gestion et d’expression politique de l’islam qui le fasse évoluer de l’islamisme vers le conservatisme. En devenant un moyen de coercition politique instrumentalisé de toute part, l’islamisme usant de la violence politique ainsi que de la compromission avec des forces étrangères s’est avéré un frein au développement de la société en Algérie. Or, il est possible de rendre à l’islam ce qui lui appartient, en promouvant un courant conservateur complètement acquis aux principes démocratiques.

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La question est épineuse et cruciale dans l’Algérie encore traversée par des forces obscurantistes. Mais c’est encore l’exemple italien de ladite «démocratie chrétienne» (voir l’apport fondamental de Luigi Sturzo et du parti populaire italien) qui doit donner l’espoir en la fondation d’un parti démocrate-musulman qui soit le porte-voix d’une doctrine sociale de l’islam dans le cadre d’un Etat républicain et séculier. La question d’un islam républicain et conservateur est essentielle pour contrecarrer les positions islamistes anti-séculières qui, chaque jour, minent l’existence de l’Etat algérien.

Quelle forme de capitalisme ?

La question économique et sociale ne fait pas qu’effleurer les défis actuels et à venir du mouvement du hirak. Quel modèle économique adopter pour les futures générations ? Sans renier totalement le libéralisme économique, l’Algérie ne peut se permettre d’entrer de plain-pied dans un modèle capitaliste débridé et sauvage dont l’Occident commence à en voir les effets pervers. Définir de nouvelles règles de jeu social et économique, c’est permettre au hirak de choisir un modèle qui corresponde à sa vision de la société : le besoin d’un modèle est primordial, que l’on songe à la social-démocratie scandinave ou allemande, où l’intervention de l’Etat régulateur, distributeur, social est une donnée désormais structurelle de la vie politique. Faire évoluer l’Algérie vers une véritable démocratie sociale contre le développement anarchique de ces dernières années s’impose comme défi du hirak.

Il semble donc que ces trois questions fondamentales sont au cœur du mouvement de contestation actuelle. Aucun traitement de la crise actuelle ne peut faire fi de ces questions politiques majeures qui doivent trouver des réponses définitives afin de déterminer, dans un deuxième temps, les formes plus matérielles, comme les acteurs politiques les plus à mêmes d’en réaliser les objectifs. D’où la question essentielle des partis politiques à reconstruire, et du choix de leurs représentants.

A. K.

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