Monsieur Tebboune, arrêtez l’hécatombe de la dissolution de l’Etat !

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Tebboune l'Etat

Depuis que Bouteflika a décidé de tout régenter en Algérie, jusqu’à violer impunément la Constitution et s’octroyer un mandat sans fin, il existe une ligne directrice majeure de dissolution des institutions de l’Etat, tant dans leur nature substantielle que dans leur fonction de régulation des pouvoirs. L’effilochage a commencé en 2015 par une destruction programmée des services de sécurité (DRS), dans le plus grand amateurisme et par ce que compte l’Algérie de plus abject en termes d’irresponsabilité, d’esprit mesquin et incompétent, incarné par un état-major sous Gaïd-Salah qui a joué avec le feu, ne fût-ce un coup du destin rendant espoir à un nouveau changement de cap en Algérie.

Si, aujourd’hui, l’Algérie souffre d’un niveau de corruption pandémique et qui plus est corrosif envers la stabilité des institutions de l’Etat, c’est du fait de deux facteurs convergents : la politique mafieuse assumée par l’administration présidentielle et répercutée à tous les échelons de l’Etat et le démantèlement des contre-pouvoirs légaux comme l’ex-DRS. Ce n’est que lorsque Gaïd-Salah a remis en cause l’équilibre des pouvoirs à la Présidence que le peuple algérien s’est aperçu de la vaste arnaque qu’il subit pendant de si longues années.

Les grands corps de sécurité qui faisaient pendant à un pouvoir judiciaire complètement aux ordres de Bouteflika – voir affaire Chakib Khelil – furent sévèrement démantelés, si bien que pour réprimer les grands actes criminels de l’après-Bouteflika, Gaïd-Salah n’a eu comme unique recours que la réappropriation du pouvoir judiciaire civil sous la coupe de l’ANP. Aujourd’hui, les dégâts causés par la politisation clanique forcée des grands pouvoirs constitutionnels de l’Etat, soit par Bouteflika, soit par Gaïd-Salah, a laissé des plaies béantes au sein même du jeu institutionnel, que le président Tebboune est condamné à combler sous peine de délitement irrémédiable.

Une telle tâche ne peut se faire dans la précipitation et si le président Tebboune voulait laisser un bilan honorable au bout de son mandat, ce serait celui d’un fonctionnement assaini des pouvoirs constitutionnels de l’Etat, contre le personnalisme érigé en clan mafieux régent de tous les pouvoirs, dont les expériences Bouteflika et Gaïd-Salah auront été les plus éloquentes. Il est évident qu’en cinq années, le président Tebboune n’aura pas le temps de combler le vide institutionnel béant laissé par ses prédécesseurs s’il n’adopte pas une certaine taxinomie, un ordre chronologique qui laissera la possibilité d’ouvrir le chantier économique dans de bonnes conditions.

Le temps joue contre Tebboune pour plusieurs raisons. La principale reste et demeure le népotisme des décideurs politiques en Algérie, hérité de l’ère Bouteflika. En d’autres termes, le pouvoir politique en Algérie, qui englobe civils et militaires, est gangréné par des élites qui n’ont d’intérêt étatique dans leur escarcelle que le nom : un nombre très important de personnels politiques et militaires en lien avec des milieux d’affaires sont encore en place et jouent contre le renflouement vital des institutions. Ces personnes représentent parfois inconsciemment une pesanteur réduisant la marge de manœuvre de l’actuel Président, ayant été projetées jadis par allégeance à Bouteflika ou à Gaïd-Salah, mais répondant uniquement à des intérêts de chapelle et non nationaux.

Or, il incombe avant tout de faire le ménage dans les hautes sphères de l’Etat, sans quoi toute réforme institutionnelle comme celle entreprise aujourd’hui n’aurait aucun sens : on a bien vu comment la Constitution de 1996 qui, en réalité, est aujourd’hui pleinement opérationnelle et démocratique – les actuels pourparlers évoquent deux mandats présidentiels alors que cette disposition existe déjà  dans l’article 88 –, fut piétiné par des «élites» qui n’ont aucune culture de l’Etat. L’actuel président de la République doit donc essentiellement, avant toute réforme et pourparlers avec les représentants de la société civile, nettoyer de fond en comble les institutions régaliennes de l’Etat. C’est ce qui semble ressortir de la nomination d’un énarque au poste de Premier ministre, Abdelaziz Djerad en l’occurrence. Renflouer l’Etat de ses personnels les plus apolitiques et susceptibles de démobiliser les intrus, les incompétents, ou les picaros du pouvoir sera un axe fondamental de la politique algérienne à venir.

Le président de la République doit également s’occuper du dossier militaire. Dépolitiser l’armée est un deuxième axe majeur du renflouement des institutions de l’Etat. Il existe effectivement une «mauvaise» politique en Algérie, qui a consisté à aligner les intérêts des clans voire des familles sur ceux de l’ANP. La Constitution algérienne n’a jamais interdit l’enrichissement personnel s’il reste légal. Tout militaire est libre de faire du commerce, mais qu’il ne mélange pas les deux sphères, celle du civil et du militaire qu’il peut quitter à tout moment. Le signe d’une séparation saine a déjà été donné par la conservation implicite du poste de ministre de la Défense par le président Tebboune. Mais un tel acte n’aura de résultat probant que dans le nettoyage des grands corps de l’ANP dans le cadre de la loi en vigueur sur les personnels militaires, afin que des militaires ayant montré d’inquiétants signes de corruption morale et intellectuelle, voire d’intelligence avec des intérêts extérieurs soient écartés de leur fonction.

C’est aussi parce que le président Tebboune est pressé par le temps et doit nettoyer au plus vite des années de collusion financière entre le commerce civil et le militaire, qu’il lui faudra partir à la chasse des meilleures compétences algériennes en matière sécuritaire. Or, tout le monde sait à Alger et ailleurs que c’est l’axe MALG-SM-DRS qui assure encore le capital sécuritaire de l’Algérie indépendante hérité de la guerre d’indépendance. Sans ce capital historique qui lie expérience et savoir, le président Tebboune ne pourra pas, matériellement parlant, réformer l’Etat en le remettant sur les rails. Cet argument ne doit pas être perçu d’un point idéologique car, au fond du problème, c’est bien l’administration présidentielle de Bouteflika et son vice-ministre de la Défense qui a politisé la fonction de l’ex-DRS en le prenant pour un adversaire de l’Etat civil inventé pour les besoins de la cause.

Il ne faut pas rêver d’un nouvel accouchement de personnels sécuritaires aussi compétents que ceux hérités de l’axe nationaliste avant très longtemps. Le Président doit s’appuyer sur les forces vives de la nation et du DRS car il n’a pas le choix ; il n’y en a pas d’autres. Ou alors il est condamné à s’entourer de personnels inexpérimentés, de seconds-couteaux enclins à des erreurs que l’Algérie payera très cher cette fois-ci et l’exemple libyen le montre bien.

L’hécatombe opérée par Bouteflika et Gaïd-Salah a failli mal tourner : 20 millions d’Algériens sont sortis dans la rue et ont annulé plusieurs élections présidentielles. Le peuple a eu le dessus sur le pouvoir qui ne doit son salut qu’au pacifisme intelligent du Hirak. Cependant, l’ancien système ne pourra plus se régénérer par la métamorphose et la dissimulation. Croire à un nouveau travestissement, une nouvelle dance diabolique, serait faire fausse route. Le président Tebboune le sait pertinemment. Il n’y aura pas de retour en arrière, du temps où Djamel Ould-Abbès vendait dans un bureau personnel des mandats de députés du FLN. Il faut désormais marcher dans la voie de la dépolitisation, de l’étatisme, de la compétence froide et avérée, d’où qu’elle vienne si elle sert le droit et la justice.

Libérez les compétences, Monsieur le président de la République, et osez marcher sur le chemin de la force du droit !

 

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