Tous les moyens sont bons pour casser le mouvement populaire

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Arrestations, humiliations, montage de scénarios, tentatives de division… Depuis le 22 février, de nombreux obstacles sont dressés chaque semaine par les tenants du pouvoir et ses résidus pour tenter de démobiliser et déstabiliser le mouvement populaire. El Watan Week-end revient sur 4 de ces techniques.

Femmes, l’éternel complexe

Insultées, menacées, agressées, interpellées et humiliées… les femmes ont subi toutes sortes d’attaques depuis le début du mouvement.

On se rappelle des insultes intolérables dont un groupe de féministes a fait l’objet le vendredi 8 mars, lorsque ces dernières ont profité de la symbolique de la Journée de la femme pour réclamer certains droits sous le slogan «Pas d’Etat démocratique sans droits de la femme».

L’initiative a déclenché une vague d’indignation parmi certains, jugeant la démarche comme une «intrusion» inopportune. Mais la polémique a duré plusieurs jours, surtout après la mise en ligne d’une vidéo appelant les manifestants à attaquer les femmes avec de l’acide. Après plaintes et excuses, l’homme qui a lancé l’appel a été arrêté à Londres, où il habite.

Quelques jours après, quatre militantes du mouvement RAJ et du parti MDS, arrêtées lors d’un rassemblement à Alger et conduites au commissariat de Baraki, ont subi la pire des humiliations. Elles ont été obligées par un agent de police (femme) en civil de se déshabiller intégralement pour être fouillées.

Les témoignages poignants des militantes ont fait le tour de la Toile, les sentiments de femmes ont été partagées entre rage, crainte et indignation. Si, pour certains, les violences dont font l’objet les manifestantes et les polémiques que cela provoque sont une manière de détourner le hirak, pour d’autres, cela n’est que le résultat d’un complexe envers la femme et son rôle dans tout mouvement et changement de la société.

Selon le Dr Belkacem Benzenine, chercheur permanent au Crasc, spécialiste en philosophie politique, il est difficile d’affirmer que ce qui s’est passé avec le groupe de féministes serait un obstacle contre le hirak. «Je pense qu’il s’agit plutôt de mentalités rétrogrades qui ne sont pas habituées à voir autant de femmes dans les espaces publics. Personnellement, je pense que la résistance des femmes qui continuent à manifester aux côtés des hommes est une réponse cinglante à de tels comportements», soutient-il.

Cependant, pour ce qui est des dépassements contre les militantes au commissariat de Baraki, le chercheur affirme que cela reste incontestablement le point noir de la répression de ce mouvement. Pour lui, la justice doit impérativement répondre à la plainte déposée par les personnes concernées.

«C’est comme si on voulait dire aux femmes, maintenant c’est fini, rentrez chez vous. Rappelons que c’est contre toutes les formes d’humiliation ressenties par les Algériens que ces jeunes sont mobilisés depuis deux mois ; un acte aussi odieux comme celui-là ne peut que les rendre plus que jamais décidés à lutter pour défendre leur dignité», déplore-t-il. Sur ce le rejoint le Dr Ahcène Zerrouk, professeur de sciences sociales à l’Université de Béjaïa.

Selon lui, les complexes de notre société vis-à-vis de la femme sont exploités pour détourner le mouvement, pareil pour l’humiliation des manifestantes par la police. «C’était pour écarter les femmes de ce mouvement, car ils savent pertinemment que la question qui se rapporte au sexe est une faiblesse dans notre société», lance-t-il.

La réponse leur est donnée chaque mardi et chaque vendredi. La femme algérienne ne se laisse pas abattre ; elle a pris toutes sortes d’attaques qu’elle a subies comme une source d’«empowerment» et continue à envahir les rues pour le changement et pour un Etat de droit.

Violence, meilleur scénario

On a commencé par montrer les images de heurts entre des groupes de jeunes et les forces de l’ordre sur les hauteurs d’Alger vers la fin de la marche de chaque vendredi, puis le gazage et la répression des étudiants avec des interpellations violentes des journalistes et militants le vendredi 12 avril…

De la violence, on en a eu de différentes façons, avec pour seul but : décourager les Algériens de marcher. Pour le sociologue Ahcène Zerrouk, «les heurts entre la police et les manifestants étaient juste pour tester la réaction des autres policiers qui sont actuellement hors contrôle des autorités, car le pouvoir a bien saisi la possibilité de la désobéissance des forces de l’ordre qui menace sérieusement la sécurité de notre pays», explique-t-il.

D’autre part, pour Belkacem Benzenine, bien que pareils affrontements surviennent même dans les régimes démocratiques, en prenant pour exemple ce qui se passe en France avec les gilets jaunes, il faut toutefois, selon lui, que la justice se fasse.

Il continue : «C’est paradoxal. D’un côté, le discours officiel (émanant du chef de l’état-major de l’armée) assure la protection des manifestants, de l’autre, les manifestants sont réprimés. Il y a une volonté de leur faire peur, et donc de les faire taire. Sauf que la volonté populaire est plus que jamais décidée à réaliser les objectifs de ce mouvement de contestation».

«Diviser pour mieux régner»

On en a eu un avant-goût le vendredi 19, lorsque le drapeau amazigh a été saisi par les forces de l’ordre et interdit dans la manifestation. Un comportement jugé comme une intention claire de créer des tensions, encourager le régionalisme et diviser les Algériens. L’enseignant de sociologie Ahcène Zerrouk est de cet avis.

Ce dernier affirme que le peuple algérien est à l’origine hétérogène sur la question politico-identitaire, donc la saisie du drapeau amazigh est une balle dans le ciel. «Le mal qu’ils peuvent faire avec cet acte a déjà été fait par ceux qui ont confisqué la Révolution depuis 1962.

Ajoutons à cela l’affaire de Rebrab qui est clairement une provocation envers les Kabyles qui forment une grande partie de ce mouvement, et cela étonnamment avant même de voir l’ex-président et son entourage en justice», explique-t-il.

Mais sans surprise, il s’avère que ce n’est pas aussi facile de diviser les Algériens. Et si on arrive à le faire, ça sera certainement des «cas isolés», selon le spécialiste en philosophie politique, Belkacem Benzenine. «Je pense qu’il s’agit de cas isolés.

Les Algériens ont montré qu’ils sont unis autour des objectifs visant à reconstruire leur pays. L’identité nationale a été longuement instrumentalisée», explique-t-il.

Coïncidence ou pas, après une semaine de polémique, Ahmed Gaïd Salah a profité du discours de mercredi pour faire l’éloge du drapeau algérien. «Notre pays, qui a transcendé les différentes épreuves et crises qui l’ont secoué tout au long de son histoire, sortira indéniablement plus fort et plus solide de sa crise actuelle, et ce, grâce à la cohésion parfaite et le lien affectif profond et la confiance exceptionnelle indissociable entre le peuple et son armée, qui porte l’intérêt de la nation au-dessus de toute considération afin que l’Algérie demeure fière comme à son accoutumée et que sa bannière révolutionnaire de Novembre flotte haut dans le ciel, symbole national sacré de notre glorieuse Révolution et un acquis populaire précieux arraché au prix du sang, pour que vive notre peuple uni et en harmonie sous ce drapeau national et sa bannière», a dit le chef d’état-major.

Ajoutant que ce drapeau ne changera jamais au gré des circonstances et qu’aucun changement ne pourra affecter, un drapeau qui restera éternellement jusqu’au jour du jugement, par fidélité à nos vaillants martyrs qui ont irrigué de leur sang béni cette terre pure.

Démissions, limogeages et feuilleton judiciaire

Ali Haddad a fait l’objet d’un premier sacrifice. Puis, des limogeages à la tête des entreprises publiques, démission de ministres et figures de l’Etat, des interpellations et dépôt de plusieurs dossiers auprès de la justice ont suivi.

C’est peut-être une manière pour calmer les esprits des Algériens, mais cela ne marche visiblement pas étant donné que le peuple reste convaincu que tout cela n’est qu’un feuilleton scénarisé, et les experts sont du même avis.

Le Dr Belkacem Benzenine craint qu’il s’agit plus de règlements de comptes qu’autre chose car pour lui, en cette période de profonds bouleversements politiques, la situation se complique chaque jour. «L’opacité du régime politique algérien se confirme aujourd’hui plus que jamais.

Les langues se délient certes, mais ce n’est assurément pas pour servir le hirak. Il est plutôt question de se positionner, de se défendre, de régler des comptes, de se venger. Certains politiques cherchent déjà leur place dans le paysage politique post-Bouteflika», estime le politologue.

Pour sa part, le Dr Ahcène Zerrouk avance une tout autre analyse. Selon lui, le slogan «Yetnahaw Gaa» a transformé la forme de ce mouvement en une révolution vu sa radicalité, mais malheureusement dans le fond, nous trouvons seulement la dimension économique du pouvoir. «L’argent volé et les biens immobiliers des hommes du pouvoir, sans revendications politiques ou sociales ou encore culturelles…

Cette spécificité a fourni une solution au pouvoir qui est toujours en place de faire en sorte de présenter certains hommes d’affaires en justice avant même le changement politique et sans toucher aux symbole du système et de la décadence qui sont les protecteurs de la bourgeoisie illégitime», explique-t-il.

Et de conclure que l’intervention de l’armée était un mauvais signe pour le mouvement, notamment que la Constitution actuelle est une Constitution sur mesure pour le régime. «Ce dernier n’acceptera jamais que la justice s’applique à lui-même», conclut-il.

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