«Une guerre entre l’Algérie et le Maroc est impossible !», Jacob Cohen

Algérie –Selon l’écrivain franco-marocain Jacob Cohen , «les dirigeants algériens et marocains connaissent la valeur de la stabilité et le prix de l’aventure». Cependant, il précise qu’«après soixante années à se regarder en chiens de faïence, seul un événement tenant du miracle peut dénouer le contentieux» entre l’Algérie et le Maroc. Suivez l’intégralité de l’interview a travers l’édition de ce matin.

Algerie7. : Trois camionneurs algériens ont été la cible d’un drone. Les premiers éléments de l’enquête accusent le Maroc d’être l’instigateur de ce crime. Quelle est votre réaction ?

Jacob Cohen : D’après les éléments rendus publics, l’incident a eu lieu en dehors du territoire algérien, ce qui réduit dans une certaine mesure son impact. On pourrait l’assimiler plus à une bavure – une confusion sur l’identité des victimes ou sur la nature du transport – qu’à une intention réelle et calculée de commettre un assassinat sur des civils algériens. Ce qui n’enlève absolument rien à la gravité de l’incident. Mais qui permettrait peut-être de le dépasser selon les usages diplomatiques.

Lors de notre dernier entretien, vous aviez affirmé que «le régime chérifien n’a ni les moyens ni la volonté d’une escalade». Comment expliquez-vous alors ce qui est considéré à Alger comme une déclaration de guerre ?

Je ne crois pas que l’on puisse ramener cela à une «déclaration de guerre». Si cela avait été l’intention du Maroc, il se serait pris autrement. Il aurait pris pour cible un objectif militaire, véhicule ou humain même de faible ampleur, et à l’intérieur des frontières nationales algériennes. Cela aurait été un casus belli clair et net. Ceci étant dit, il se pourrait aussi que le Maroc ait voulu sciemment tester la réaction algérienne avec une agression qu’il aurait pu par la suite présenter comme une «erreur regrettable». Il est quasiment impossible dans ce genre de situations de lire dans les intentions réelles de l’adversaire.

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Pensez-vous que ce crime soit une réponse à l’arrêt de l’approvisionnement de l’Espagne en gaz algérien via le Maroc intervenu un jour avant ?

Je ne le pense pas. Car ce n’est pas une réponse adéquate, à la hauteur de la mesure algérienne de cette importance. On est là dans un jeu d’échecs dont chaque mouvement peut avoir des répercussions économiques ou stratégiques vitales pour la région. Si on attend du Maroc qu’il réponde à la mesure algérienne, le meurtre de trois civils, qu’en d’autres circonstances on aurait pu considérer comme un incident de frontière, ne peut être qu’un hors-d’œuvre, une façon de dire : «Vous ne perdez rien pour attendre.» Je crois que l’incident ne prendra sa véritable mesure que dans quelques semaines, lorsqu’il s’intégrera dans cette confrontation qui se met en place, et dont on ne connaît pas encore sa vraie dimension.

Des observateurs avertis indiquent que l’armée marocaine ne peut pas faire usage de drones sans le soutien technique d’Israël. Qu’en pensez-vous ?

Si nous partons du constat que la coopération militaire entre le Maroc et Israël – celle entre Hassan II et le Mossad a commencé dès 1961 – avait été rendue effective sur le terrain du Sahara Occidental, nous pouvons imaginer que l’armée marocaine s’est familiarisée avec la technologie des drones depuis déjà plusieurs années. Avec la «normalisation», cette coopération a dû aller en s’intensifiant, le régime sioniste voulant récompenser son nouvel allié. Une coopération qui nécessite certainement des conseillers militaires israéliens en plus grand nombre et dans les domaines pointus, comme celui des drones. Je pense que les Marocains disposent déjà d’un certain niveau d’autonomie, mais qu’ils ont encore besoin d’une assistance technologique israélienne, notamment dans les schémas où les drones seraient amenés à lancer des missiles.

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Une confrontation armée est-elle possible entre les deux pays, selon vous ?

Elle me paraît improbable, sinon impossible. Quel intérêt auraient ces deux pays à se lancer dans une guerre ? Ils n’ont pas de contentieux territorial. Renverser le régime du voisin ? Est-ce un but de guerre raisonnable ? La guerre ne serait absolument pas populaire au sein des populations. Et sur quelle base la justifier ? Et une confrontation armée mobiliserait immédiatement le monde arabe et la communauté internationale pour la stopper net. Les dirigeants algériens et marocains connaissent la valeur de la stabilité et le prix de l’aventure.

Qu’est-ce qui pourrait apaiser les tensions perpétuelles entre Alger et Rabat ?

Je ne vois pas ce qui pourrait apaiser ces tensions. Constat amer mais lucide. Les deux régimes se sont opposés, violemment même, dès leur indépendance. Le monde arabe était divisé en deux camps hostiles, l’un progressiste et l’autre réactionnaire, qui se faisaient même la guerre, par Yémen ou Liban interposés. Imaginez le contraste entre Boumediene et Hassan II. Et puis est venue l’affaire du Sahara Occidental qui a cristallisé l’antagonisme entre l’Algérie et le Maroc. Lorsque le droit heurte le mur de la realpolitik. Le fond de l’affaire, c’est qu’aucun régime ne peut se permettre de laisser à l’autre ce qu’il considère être une prééminence dans la région. Tous les arguments, et ils sont nombreux, en faveur d’une entente entre les deux pays frères et complémentaires, résonnent dans le vide. Après soixante années à se regarder en chiens de faïence, seul un événement tenant du miracle peut dénouer le contentieux.

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